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Œuvre de la semaine – György Ligeti : Le Grand Macabre

Du 17 au 19 février, les musiciens de l'Orchestre philharmonique de Berlin jouent, sous la direction de Sir Simon Rattle, Le Grand Macabre de György Ligeti. La direction de l'interprétation semi-scénique est confiée à Peter Sellars. Ces représentations de l'Orchestre philharmonique de Berlin ont été précédées par celles qu'ont données de l'œuvre, au début de cette année, les musiciens du London Symphony Orchestra.



La principauté fictive du Breughelland, devant les coulisses de laquelle se joue l'opéra, est représentée, dans la lecture de Sellars, par l'Europe moderne. Mais on y retrouve cependant le personage principal, le crépusculaire Nekrotzar, un démagogue inébranlablement convaincu de la mission dont il est investi. Lui, le Grand Macabre, annonce la fin du monde. Très peu de ses congénères semblent, du reste, éprouver d'intérêt pour cette menace : au lieu de répandre la peur et l'effroi, il se retouve déchu au sein de la compagnie des ivrognes du Breughelland. Lorsque la terre semble réellement se trouver menacée de disparition, les ivrognes ont déjà fait le choix du ciel, seulement pour pouvoir survivre, à la fin. Seul Nekrotzar meurt d'affliction – car il a échoué dans sa mission sacrée.

https://youtu.be/X9NMdfajdwI

Le Grand Macabre de Ligeti : une apocalypse en totale ébriété


Musicalement parlant, Ligeti a largement recours à de vastes ressources en provenance de la musique classique et de la musique populaire, mais toutefois sans qu'y figure aucune citation directe. Il fait beaucoup plus appel à des techniques de déformation du matériau obtenues en procédant par ajouts ainsi que par allusions. On croit ainsi reconnaître les styles de l'Orfeo de Monteverdi, l'Eroica de Beethoven, ou les Pink Floyd. Ligeti définit lui-même Le Grand Macabre  comme un "Anti-Anti-opéra". La double négation a pour objet d'inviter à reprendre en mains des éléments opératiques traditionnels dans une époque de négation du théâtral et du théâtre musical expérimental. Il atteint ici à l'union de l'opéra traditionnel et de l'avant-garde. À l'origine du livret de Michael Meschke se trouve la pièce de théâtre La Balade du Grand Macabre, de Michel de Ghelderode. L'absurdité des situations scéniques et le recours à la vulgarité de la langue donnent naissance à un humour très particulier, caractéristique de l'opéra :
Mon opéra est une sorte de farce noire, une pièce faite de ridicule et d'humour, mais en même temps parfaitement tragique […]. Au centre de la pièce figurent la peur de la mort, l'impossibilité de changer le destin, ainsi que les actions et les contraintes par lesquelles on essaye en vain d'échapper à la factuelle implacabilité de la mort. Une des stratégies (ou l'un des rêves) permettant de tenter d'échapper à ce destin consiste à vouloir tourner la mort en ridicule. – György Ligeti

Après les trois représentations du Grand Macabre à Berlin, les musiciens de l'Orchestre philharmonique de Berlin présenteront l'œuvre dans le cadre de leur résidence de la Ruhr (RuhrResidenz) : du 23 au 25 février, ils sont les hôtes du Konzerthaus de Dortmund et de la Philharmonie de Essen, où ils feront entendre en outre d'autres œuvres de Ligeti.

Photo: Tristram Kenton (Performance de la London Symphony Orchestra)

Œuvre de la semaine : Gerard Barry – Humiliated and Insulted

C'est cette semaine qu'a lieu la création mondiale de Humiliated and Insulted ("humilié, offensé") de Gerard Barry, le 10 février à Dublin. Cette toute nouvelle œuvre pour chœur et orchestre sera exécutée par l'Orchestre symphonique national de la RTÉ (radio–télévision irlandaise) et le Chœur philharmonique de la RTÉ, placés sous la direction de Hans Graf.



Humiliated and Insulted fait partie des grands moments accompagnant la mission de compositeur en résidence accomplie par Gerard Barry auprès de la RTÉ depuis 2015 et jusqu'en 2018, dont de précédentes étapes ont permis la création de nombreuses de ses œuvres, parmi lesquelles la première audition en Irlande de son concerto pour piano, en 2015, et, plus récemment commandées, de Midday pour octuor ainsi que d'une nouvelle version de son Quatuor à cordes n° 1.

Composée à l'origine pour piano, Humiliated and Insulted a fait l'objet d'une vaste remise en chantier qui a donné naissance à une œuvre fortement chargée d'angoisse, de dévotion et d'espérance. La partie de piano originale a été élargie jusqu'à remplir intégralement l'orchestre, tandis qu'une nouvelle mélodie a été rajoutée à l'intention du chœur.

Humiliated and Insulted : un Choral d'église.


Barry compare Humiliated and Insulted à un choral d'église, mais c'est un choral doté d'une particularité : le chœur entier chante les mots "humiliated and insulted" en les répétant sans cesse tout au long de la partition dans la même nuance initiale de fortissimo. Les paroles sont empruntées au titre du roman éponyme de Fiodor Dostoïevski :
J'ai toujours été amusé par ce titre. Dans une exagération propre à Dostoïevski, il ne suffit pas d'être humilié, il vous faut en outre être offensé. Ce roman, publié en 1861, était fort prisé par Oscar Wilde. C'est ici cette clarté légale de la violence qui m'attire. – Gerald Barry

Humiliated and Insulted  sera donné en première audition en Écosse le 5 mai à Edimbourg par le Royal Scottish National Orchestra and Chorus, qui sont co-commanditaires de la pièce. D'autres exécutions de musique composée par Barry seront données Dublin New Festival of Music du 2 au 4 mars, parmi lesquelles la première audition en Irlande de son nouvel opéra Les Aventures d'Alice sous la terre, sous la direction de Thomas Adès.

 

Œuvre de la semaine : Erich Wolfgang Korngold – Das Wunder der Heliane (Le miracle d'Héliane)

En mai 2017 aurait eu 120 ans. En hommage à son œuvre musicale, son opéra Das Wunder der Heliane fait l'objet d'une production concertante au Volksoper de Vienne. La direction musicale est confiée à Jac van Steen.



L'opéra expose l'histoire d'un monarque tyrannique faisant interdiction de toute joie à son peuple. Un homme venu d'ailleurs se présente, et son ambassade de paix plonge le peuple dans le trouble. Mais avant que n'éclate la révolte, l'étranger est arrêté et condamné à mort. Apparaît Héliane, l'épouse du monarque, qui vient le consoler. Ils partagent leurs sentiments l'un pour l'autre. Lorsque Héliane veut se retirer pour la prière, arrive le monarque, qui revient voir le prisonnier et découvre Héliane à ses côtés. Le monarque devine qu'il l'a surprise en situation d'adultère et la traîne devant la justice où c'est une condamnation à mort qui l'attend elle aussi. Pendant le procès, cependant, l'étranger se poignarde et ne peut ainsi plus témoigner contre Héliane. Enflammé de rage, le monarque décide que seul un jugement de Dieu peut encore protéger Héliane de la mort : si elle parvient à ramener l'étranger du royaume des morts et à fournir ainsi la preuve de son innocence, son arrêt de mort sera levé. L'aveu de son amour pour l'étranger est la cause du miracle : l'étranger revient effectivement parmi les vivants. Le monarque reste seul dans le monde sans joie, car Héliane et l'étranger s'unissent dans une mort commune.

Le miracle d'Héliane de Korngold : bienheureux ceux qui s'aiment


C'est après une longue pause dans son travail de création que Korngold a composé Das Wunder der Heliane. Il déclara plus tard que cette œuvre était sa meilleure composition, et qu'il avait mis dans cet opéra tout ce qui le touchait. C'est ainsi que règne à l'orchestre une importante plénitude sonore, qui, de par la richesse des nombreux timbres, se trouve en perpétuel accroissement. L'œuvre est tout imprégnée de mélodie lyrique viennoise typique de Korngold, et démontre également des influences de Richard Strauss.
Je ne suis en aucune manière fermé aux enrichissements harmoniques que nous devons notamment à Schönberg, mais je ne renonce pas pour autant aux éminentes possibilités expressives de la "vieille musique". Mon acte de foi est : l'inspiration. Comment la construction la plus artificielle, la mathématique musicale la plus exacte elles-mêmes pourraient-elles triompher durablement de la force naturelle profonde de l'inspiration! – Erich Wolfgang Korngold

Das Wunder der Heliane a déjà été présenté à Vienne samedi 28 janvier. Deux concerts restent encore à venir, jeudi 2 et dimanche 5 février. Toujours en représentation concertante, cet opéra sera également donné à Fribourg au mois de juillet. Au cours de la saison prochaine, il sera également proposé en version scénique, notamment à Anvers.

 

Photo: Hans-Jürgen Brehm-Seufert, Pfalztheater Kaiserslautern 2010

Œuvre de la semaine : Peter Eötvös – Love and Other Demons

C'est le 27 janvier 2017 qu'a lieu la première des neuf représentations de l'opéra de Peter Eötvös Love and Other Demons ("De l'amour et autres démons") données à l'opéra national hongrois de Budapest. Le livret se fonde sur le roman du même titre Del amor y otros demonios dû à la plume de Gabriel García Márquez. La mise en scène est signée par Silviu Purcãrete, déjà auteur de la création de l'œuvre dans le cadre du festival de Glyndebourne en 2008. La direction musicale est assurée par Eötvös lui-même.



L'action se passe en Colombie au XVIIIe siècle, et raconte l'histoire de Servia Maria, âgée de 12 ans, qui est mordue par un chien enragé. Malgré l'absence de tout symptôme, Sierva Maria, dans une ville vouée à la superstition et à la folie religieuse, a bientôt la réputation d'être possédée. Son père décide donc de l'enfermer au Couvent de Santa Clara, où elle doit être soumise à un exorcisme pratiqué par Cayetano Delaura, l'exorciste épiscopal, afin de chasser le démon qui la possède. En peu de temps, cependant, c'est Delaura lui-même qui se retrouve possédé : et par "le plus sauvage de tous les démons", son amour inexorable pour Sierva Maria.

La caractéristique la plus frappante de Love and Other Demons est l'importance de la place du plurilinguisme. Eötvös et son librettiste Kornél Hamvai ont attribué à chacun des différents plans du récit et de l'action la langue spécifique qui le caractérise chaque fois : l'anglais est la langue administrative et la langue quotidienne des nobles, le latin est la langue des rites liturgiques, c'est à l'espagnol que recourt systématiquement Delaura lors de ses conversations avec Sierva Maria portant sur des sentiments personnels, et le Yoruba est la langue secrète des esclaves. Dans sa musique, Eötvös cite également les styles de plusieurs cultures.

Love and Other Demons de Peter Eötvös : le théâtre musical, ou comment transformer l'audible en visible et le visible en audible


L'orchestre, dans cette œuvre, est divisé en deux parties se tenant face à face dans la fosse d'orchestre. Ainsi est-il fréquemment fait appel à un dialogue structurel entre les deux orchestres, mais aussi avec les chanteurs. La musique "peint" l'atmosphère d'une manière fascinante, en ayant recours à semblable circulation du son d'un endroit à un autre. Les phrases des chanteurs se développent à partir des surfaces sonores orchestrales, d'où naissent les lignes du chant. Souvent, l'orchestre reprend de façon imperceptible les notes des chanteurs, et s'en sert pour créer un évènement sonore. Ce déplacement sonore dans l'espace renforce les dialogues ainsi créés.
Ma musique est de la musique théâtrale – ce n'est pas une musique d'accompagnement, mais du théâtre en soi. – Peter Eötvös

Love and Other Demons est représenté à Budapest neuf fois jusqu'au 27 mai inclus.

 

Photo: Paul Leclaire, opéra Köln 2010

Œuvre de la semaine – Enjott Schneider : "Ein feste Burg"

À l'occasion du 500e anniversaire de la Réforme, le Jeune Ballet fédéral d'Allemagne ("Bundesjugendballett") présente son projet "Gipfeltreffen – Reformation" ("Rencontre au sommet – La Réforme"). Une partie en est constituée par la chorégraphie de Zhang Disha composée sur le poème symphonique Ein feste Burg ("Une solide forteresse") de Enjott Schneider. L'orchestre fédéral des jeunes est placé sous la direction d'Alexander Shelley.



Datant de 2010, Ein feste Burg se fonde sur le choral de Martin Luther dédié au même texte. On ne sait pas avec certitude si Luther, outre le texte, est également l'auteur de la mélodie. Il est cependant incontestable que c'est ce chant qui, plus que tout autre, personnifie le protestantisme. Le début de la composition de Schneider présente un caratère ténébreux duquel se distingue peu à peu le Cantus firmus. Celui-ci se trouve ensuite imbriqué à l'intérieur d'un mouvement orchestral contrapuntique dont l'agitation va s'amplifiant, jusqu'à l'évocation finale d'un chant guerrier lié, historiquement parlant, à ce chant liturgique. Un épilogue paisible faisant notamment entendre d'innocents gazouillements d'oiseaux forme la conclusion de l'œuvre.

"Ein feste Burg" de Enjott Schneider – un chant guerrier ?

C'est le 31 octobre 2017 que se situe le jour anniversaire des 500 ans de l'affichage des thèses de Martin Luther. C'est en effet en 1517 qu'il est censé avoir placardé ses 95 thèses sur le portail de l'église de Wittenberg, lequel jouait en quelque sorte, à cette époque, le rôle de tableau d'affichage de l'Université de Wittenberg. Luther y attirait l'attention sur les dérives de l'Église, qui portaient notamment sur le trafic d'indulgences et l'éloignement de la parole de Dieu.

Au cours de l'histoire, le chant liturgique Ein feste Burg ist unser Gott ("C'est une solide forteresse que notre Dieu") a toujours joué un rôle important dans les moments de détresse : il a reçu l'appellation de "Marseillaise des guerres paysannes", il a été imprimé sur des cartes postales au cours de la première guerre mondiale, et des populations déplacées de religion évangélique le chantaient durant la seconde guerre mondiale, lorsque asile leur était donné dans une église catholique. Ainsi ce chant représentait-il l'image même de l'Allemagne capable de surmonter tous les malheurs par le recours à la confiance en Dieu. Schneider, lui aussi, formule une espérance dans l'épilogue de sa composition :
La Création divine, que, de plus en plus, nous foulons aux pieds, détruisons, salissons et dévastons, est le vrai lieu d'une foi profonde et de la manifestation de Dieu. Une Création qui est commune à toutes les religions et qui appartient dans une égale mesure à elles toutes, qu'il s'agisse de protestants, de catholiques, de juifs ou de musulmans. – Enjott Schneider

Dans le cadre du jubilé de la Réforme, le jeune orchestre et le jeune ballet fédéraux montrent, avec leur second projet en coopération, comment la Réforme peut jusqu'à aujourd'hui encore inspirer de jeunes artistes : ces deux ensembles peuvent être vus depuis quelques jours dans le cadre de leur tournée sur tout le territoire allemand. Cette semaine, ils seront reçus dans les villes suivantes : Berlin (16 janvier), Dresde (18 janvier), Marburg (19 janvier, en concert), Ludwigsburg (20 janvier) et Schweinfurt (21 janvier, en concert).

 

Photo: Sil­vano Bal­lone

 

Œuvre de la semaine – Jörg Widmann : ARCHE

C'est le 13 janvier 2017 qu'a lieu le premier concert public donné dans la nouvelle "Philharmonie de l'Elbe" de Hambourg. À l'occasion de cette circonstance exceptionnelle est présentée la création de ARCHE, un oratorio composé par Jörg Widmann. Commandée en tant qu'œuvre unique au programme de la soirée, cette composition a été écrite pour voix solistes, chœurs, orgue et orchestre. L'orchestre philharmonique de l'État de Hambourg est placé sous la direction de Kent Nagano, directeur général de la musique. Les solistes sont Marlis Petersen (soprano) et Thomas E. Bauer (baryton), accompagnés également par le chœur de l'opéra d'État, le chœur de la jeune Académie chorale de la firme Audi, ainsi que le chœur d'enfants des "Hamburger Alsterspatzen" (les "moineaux de l'Alster").



ARCHE traite du doute exprimé par l'homme envers Dieu de qui aucune réponse ne semble plus devoir être attendue. Dans toute l'œuvre, le bon et le mauvais s'opposent l'un à l'autre. C'est un drame universel dans lequel l'homme se montre vulnérable, avec ses souhaits, ses espérances, ses craintes, et son utopie de la possibilité d'un monde meilleur. Pour ce faire, Widmann a choisi des textes issus de différentes époques : ils sont entre autres dus à des poètes comme Matthias Claudius et Friedrich Schiller, à des philosophes comme Friedrich Nietzsche, ou encore tirés de la Bible. C'est à semblable diversité que répondent également les formes musicales qui vont du simple Lied avec piano à de grands tutti avec chœurs.

ARCHE de Jörg Widmann – Que le son soit


L'oratorio commence par le premier Acte "Fiat Lux / Que la lumière soit", dans lequel deux enfants récitants racontent l'histoire de l'acte Créateur. Tout de suite après, dans le deuxième Acte "Le déluge", résonnent de puissantes masses sonores qui rendent perceptible jusque sur le plan physique la violence de cet acte de destruction. C'est une sorte de rêve qui survient ensuite dans le troisième Acte "Amour", mais avant que ne résonne encore la louange de l'amour, intervient le récit d'un double meurtre causé par la jalousie : l'amour lui-même n'a pas le pouvoir de se protéger du mal. Avec la composition du "Dies Irae" en relation avec "l'Ode à la Joie" de Schiller, Widmann tourne de nouveau son regard, dans le quatrième acte, vers la vie, la mort, et l'espoir d'une rédemption. Dans le dernier acte, le "Dona eis requiem" se transforme en "Dona nobis pacem". Mais le chœur d'enfants ne permet pas que l'on s'en remette à l'unique expédient du recours en Dieu : il exige que l'homme prenne d'abord son entière responsabilité dans la condition de sa survie. Alors seulement, la paix entre les hommes sera possible – et maintenant avec un Dieu d'amour, et non plus sous la volonté du Dieu de châtiment, du Dieu du déluge.

La Philharmonie de l'Elbe, avec sa situation au bord de l'eau et son architecture rappelant bateaux et voiles, a été d'une grande source d'inspiration pour Widmann :
C'est une arche de culture, où nous autres hommes, dans notre bonheur mais aussi dans nos misères, cherchons – et surtout en ces temps très mouvementés – à trouver asile. Là où se trouve l'art, là où se trouve la musique. Une arche dans un océan en pleine tempête politique. Je trouve fantastique que ce bâtiment ait été construit. Il a également un côté sacral. – Jörg Widmann

Dans le cadre des trois semaines de programme festif a aussi lieu la création d'une autre œuvre de Widmann, sa Sonatina facile, dans le cadre du récital donné par Mitsuko Uchida le 18 janvier.

 

Photos:
- Elbphilharmonie Hamburg: Maxim Schulz, 2016.
- Jörg Widmann (à droite) avec Kent Nagano: Hannes Rathjen, 2016.

Œuvre de la semaine : Bohuslav Martinů – Concerto pour violoncelle et orchestre n° 1

Le Concerto pour violoncelle et orchestre n° 1 de Bohuslav Martinů figure au programme des concerts données par le Tonkünstler-Orchester Niederösterreich placé sous la direction de Krzysztof Urbański du 17 au 19 décembre. Le soliste est Alban Gerhardt. Les deux premiers concerts ont lieu au Musikverein de Vienne, le dernier, au Festspielhaus de St. Pölten.

Le premier Concerto pour violoncelle fait partie des œuvres de Martinů composées durant sa période néoclassique, commençant à la fin des années 1920. Après une période expérimentale placée sous l'influence des musiciens parisiens de la modernité, le compositeur entreprit de travailler intensément sur les œuvres des XVIIe et XVIIIe siècles. C'est ainsi que la version de 1930 du Concerto pour violoncelle et orchestre de chambre se situe clairement dans l'influence des Concerti Grossi d'Antonio Vivaldi. Mais en 1939, ce concerto fit cependant l'objet d'une instrumentation pour grand orchestre, et relève depuis lors d'un caractère plutôt symphonique, lequel fut mis en valeur à la perfection dans la version définitive de 1955. C'est cette dernière, maintenant établie comme la plus populaire, qui est jouée à Vienne et à St. Polten.

Le Concerto pour violoncelle et orchestre n° 1 de Bohuslav Martinů – Du "Concerto Grosso" au grand concerto.


Un Allegro aux couleurs joyeuses et un Finale aux pieds légers encadrent un Andante aux larges phrases expressives. À la différence d'autres œuvres datant de cette même période compositionnelle, le Concerto pour violoncelle est cependant plus libre dans sa construction formelle – il est moins "baroquisant". Une orchestration moderne jointe à des influences issues du folklore imprègne le rafraîchissant langage tonal de la pièce. Cette œuvre, dont Martinů s'occupa plus fortement et plus longtemps qu'aucune autre de ses œuvres, relève ainsi d'un caractère très accessible.
L'artiste est continuement à la recherche du sens de la vie, pour soi-même comme pour l'humanité, à la recherche de la vérité. Un système d'insécurité s'est installé dans notre quotidien. Les contraintes de l'automatisation, de l'uniformisation, auxquelles il se soumet, nous amènent à la protestation, et l'artiste ne dispose que d'un seul moyen pour l'exprimer : la musique. – Bohuslav Martinů.

La star du violoncelle Sol Gabetta a publié le Concerto pour violoncelle et orchestre n° 1 (version de 1955) dans son nouvel album CD récemment paru chez Sony Classical. L'enregistrement avec l'Orchestre philharmonique de Berlin est également dirigé par Krzysztof Urbański. Le CD, sur lequel on trouvera également le Concerto pour violoncelle d'Edward Elgar, offre une parfaite opportunité de cadeau de Noël à l'intention de tous les amoureux du violoncelle.

Œuvre de la semaine – Jean Sibelius : Concerto pour violon en ré mineur

Le concerto pour violon en ré mineur, op. 47, de Jean Sibelius, qui fait partie aujourd'hui du répertoire standard du genre, se trouvera, entre le 11 et le 18 décembre, interprété par quatre orchestres différents : le 11 décembre, par le Kodály Philharmonic Debrecen à Budapest, le 11 et le 12, par le Sinfonieorchester de Wuppertal, le 14, par l'orchestre d'étudiants de Rotterdam, et le 18, par la  Badische Philharmonie de Pforzheim.

L'œuvre s'ouvre sur un doux tapis sonore fait de trémolos des cordes avec sourdine. C'est sur ce fond que le violon solo déploie une mélodie pleine de mystère, dont le déroulement gagne au fur et à mesure en expressivité, pour peu à peu présenter les différents thèmes de l'œuvre. Cet impressionnant début a été inspiré à Sibelius au cours d'un voyage en Italie en 1901 ; c'est ainsi que fut initié un processus compositionnel d'une extrême richesse. Le compositeur avait longtemps rêvé de faire une carrière de violoniste virtuose. Mais ce concerto, qui dépassait sans doute de loin ses propres possibilités de violoniste, requiert une grande exigence technique et musicale de la part de tous ses interprètes jusqu'à nos jours. La vaste cadence solo du premier mouvement, qui vient remplacer le développement du mouvement initial, fait par exemple appel à un grand savoir-faire en matière de doubles cordes.

Le concerto pour violon de Sibelius – La richesse de l'inspiration, ou un "trop-plein d'idées" ?


Avec ses trois mouvements – I, Allegro moderato, II Adagio di molto, III Allegro (ma non tanto) –, le concerto obéit aux conventions traditionnelles du genre. L'adagio éveille l'atmosphère mélancolique et sombre, typique chez Sibelius, d'un hiver scandinave, adoucie par la chaude sonorité du violon solo. On y rencontre déjà l'annonce du thème du Finale, un Rondo à la virtuosité casse-cou, faisant appel un vaste éventail de ressources techniques élaborées, sur une mesure à trois temps jamais démentie.
Toute la nuit, il [Sibelius] veille, joue merveilleusement bien, et ne peut s'arracher à ces enchantements sonores. Il lui vient tellement d'idées que c'est presque à n'y pas croire. Et tous les motifs se prêtent à être développés, ils sont tellement remplis de vie. – Aino Sibelius

Le concerto fut créé à Helsinki le 8 février 1904 sous la direction du compositeur. Willy Burmester, pour qui Sibelius avait composé la partie de violon solo, dut être remplacé pour cette création par Victor Nováèek, alors malheureusement dépassé par la partition. L'œuvre reçut, de la part de la critique, des avis mélangés : si quelques-uns louèrent la richesse d'inspiration du concerto, d'autres en critiquèrent le "trop-plein d'idées", ainsi que les exigences techniques élevées. Sibelius retravailla l'œuvre aussitôt, pour en faire la version de 1905 que nous connaissons aujourd'hui. Il simplifia la partie de soliste dans les mouvements extérieurs, et en polit les aspérités sonores.

Depuis juillet 2016, Schott Music représente l'éditeur Robert Lienau, à la riche tradition. C'est ainsi qu'à côté d'autres pièces de Jean Sibelius, de Carl Maria von Weber et autres compositeurs, ce concerto pour violon vient enrichir le répertoire de chez Schott. Aussi bien la version révisée que la première version originale, dont le matériel d'exécution ne peut être fourni que depuis 2015, sont accessibles.

 

Foto: San­teri Levas

Œuvre de la semaine – Krzysztof Penderecki : Quartetto per archi no. 4

Le 11 décembre 2016 est la date de la création, au Wigmore Hall de Londres, du Quartetto per archi no. 4 (Quatuor à Cordes n° 4) de Krzysztof Penderecki. L'œuvre résulte d'une commande passée par le quatuor Belcea, fondé à Londres par la violoniste roumaine Corina Belcea. Initiée par le Wigmore Hall de Londres, cette commande est également soutenue par des lieux de concert de Bruxelles, Madrid et Varsovie, ainsi que par différentes fondations.

La relation avec le quatuor à cordes dans le parcours compositionnel de Penderecki se caractérise par d'importantes périodes d'interruption : les deux premiers quatuors – fondés sur l'improvisation expérimentale – ont été écrits à des dates rapprochées l'une de l'autre, dans les années 1960. Le troisième et le quatrième ont suivi un long moment plus tard, mais, de la même manière, ont été composés dans la proximité l'un de l'autre, en 2008 et 2016. C'est ainsi que ses quatuors peuvent représenter de manière paradigmatique les deux grandes phases créatrices de Penderecki, dont la différence stylistique ne trouve aucun égal dans l'histoire de la musique. C'est d'une certaine manière en guise de commentaire à cette évolution que se trouve paraître, en 1988, au beau milieu de cette "pause du quatuor", les très bref quatuor à cordes non numéroté et titré Der unterbrochene Gedanke (La pensée interrompue). Toutefois, presque toutes les œuvres de Penderecki peuvent être qualifiées comme datant du matin de sa vie :
C'est avant le petit-déjeuner que se situe le meilleur moment pour composer – on est alors bien frais. Je me lève normalement à 6 heures, quand tout le monde dort encore, et je me mets à écrire. M'exprimer par la musique reste peut-être la seule possibilité pour moi d'avoir un contact avec le monde extérieur. Mais j'en retire surtout un grand plaisir, sinon, je n'aurais pas écrit autant. - Penderecki

Peu après cette création sont prévues les premières auditions du Quartetto per archi no. 4 en Espagne (Madrid, le 13 décembre) et en Belgique (Bruxelles, le 15 décembre), toujours avec le Quatuor Belcea.

Œuvre de la semaine : Gerald Barry – Alice’s Adventures Under Ground

C'est le 28 novembre que la première exécution en Europe de l'opéra de Gerald Barry Alice’s Adventures Under Ground ("Les aventures d'Alice sous terre") sera donnée sous forme concertante par le Britten Sinfonia, sous la direction de Thomas Adès. Ce concert du Barbican Centre de Londres, suit de près la première exécution mondiale de l'œuvre, donnée à Los Angeles par des membres du Los Angeles Philharmonic Orchestra placés sous la direction de Thomas Adès. Ces deux exécutions se trouvent par ailleurs confiées à une distribution de solistes de haut niveau, dans laquelle Barbara Hannigan, chargée du rôle titre, tient le devant de la scène aux côtés d'Allison Cook, Hilary Summers, Allan Clayton, Peter Tantsits, Mark Stone, et Joshua Bloom.

Le précédent opéra de Gerald Barry, The Importance of Being Earnest (L'importance d'être constant ; 2009 – 2010), dont les représentations eurent lieu à guichets fermés, a bénéficié d'un accueil triomphal de la part du public, et a maintenant rejoint les chefs-d'œuvre de l'opéra moderne. Tout aussi imprégnés de subversion victorienne, ce sont donc les deux autres grands classiques de Lewis Carroll, “Alice’s Adventures in Wonderland” (Alice au Pays des Merveilles) et “Alice Through the Looking Glass” (De l'autre Côté du Miroir), qui offrirent à Gerald Barry un choix évident de texte pour son prochain opéra.

Alice Adventures Under Ground - "Dans le terrier du lapin blanc."


 

De la même manière que les livres, l'opéra Alice’s Adventures Under Ground commence par la chute d'Alice dans le terrier du lapin, situation qui fournit à l'auteur l'occasion d'une master class de chant : en tombant, Alice rivalise de virtuosité avec l'orchestre pour déterminer qui d'elle ou des instrumentistes est le mieux à même d'exécuter les meilleures gammes et les arpèges les plus brillants. Ces acrobaties vocales ont été dès le début du travail conçues pour l'adroite agilité vocale de Barbara Hannigan, avec qui Barry entretient une collaboration de longue date. Une seconde master class de virtuosité intervient également sur le terrain de croquet de la Reine rouge. Barry explique ainsi son adoration de la virtuosité technique :
Ce livre est très dramatique, et il représente un véhicule idéal pour les divas, masculins ou féminins. Il offre un prodigieux moyen de fanfaronner – en prenant ces choses incroyables pour de simples dons, en les considérant comme normales. – Gerald Barry

Dans ses œuvres vocales, Gerald Barry joue souvent avec le langage, et Les aventures d'Alice sous terre n'y font pas exception. Le compositeur a écrit le livret lui-même, en coupant dans le texte jusqu'au noyau dur des nouvelles de Lewis Carroll, les rendant ainsi encore plus surréelles et encore plus drôles. Un des passages les plus connus de l'Alice de Carroll, le Jabberwocky, fait appel à rien moins que cinq langues. Pour Barry, la tornade fiévreuse du livret d'Alice reflète toute la folie originelle des textes de Lewis Carroll. Voilà aussi pourquoi Barry choisit de faire appel au titre original de l'œuvre, de préférence à Alice au Pays des Merveilles, afin de refléter la douce mais sombre folie de l'opéra.
J'aime le titre original en ce qu'il combine la lumière et l'ombre, et qu'il reflète plus fidèlement l'énergie en blanc et noir qui se tient au cœur de l'œuvre. Ce sont ces allers et retours incessants entre l'extase du non sens et de la violence qui ont forgé le caractère intemporel du texte, et qui viennent s'emparer de toutes les générations les unes après les autres. - Gerald Barry

Les aventures d'Alice sous terre seront créées en Irlande par le RTÉ Concert Orchestra dans le cadre du New Music Dublin Festival le 4 mars 2017, sous la direction de Thomas Adès. D'autres créations de Gerald Barry sont à venir, parmi lesquelles une nouvelle œuvre pour chœur et orchestre, Humiliated and Insulted, donnée le 10 février 2017 avec le RTÉ National Symphony Orchestra et le Philharmonic Choir, ainsi que les 5 et 6 May 2017 avec le Royal Scottish National Orchestra and Chorus.