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Œuvre de la semaine: Conlon Nancarrow – Studies for Player Piano

Conlon Nancarrow a composé presque exclusivement pour un instrument: le piano mécanique automatique dénommé "Player Piano". Les Studies for Player Piano (Études pour piano mécanique) forment un recueil de plus de 50 œuvres isolées. Le 8 juillet 2017, l'Ensemble Modern exécute pour la première fois au Brésil, à l'Auditório Claudio Santoro de Campos do Jordão, la Study No. 7 (Étude N° 7), dans une transcription pour orchestre de chambre, sous la direction de Vimbayi Kaziboni.



Ce compositeur, né en Arkansas en 1912, après avoir également écrit de la musique de chambre au début de sa carrière, ne composa plus, à partir de la fin des années 1940 et pendant plusieurs décennies, que des pièces sans instrumentistes: souvent insatisfait de la réalisation de ses œuvres, et pour avoir entendu à l'occasion s'exprimer aussi le désagrément des interprètes devant la complexité de ces compositions, Nancarrow chercha une solution alternative  sans musiciens. Dès lors, il ne composa plus que des œuvres pour piano mécanique. Il s'acheta ainsi un instrument de cette sorte – qu'il modifia selon ses représentations sonores – ainsi que l'indispensable machine permettant de poinçonner manuellement les rouleaux. Chaque pièce fut nommée par lui tout simplement "étude", et chaque fois pourvue d'un numéro d'ordre. Dans quelques-unes des premières études, il transposa des éléments tirés du jazz ou du tango, d'autres œuvres plus tardives furent composées sur des principes de canon. Toutes ont en commun – outre leur destination instrumentale – une complexité rythmique que Nancarrow, après des calculs mathématiques d'une grande précision, reportait ensuite sur les rouleaux.

Les Studies for Player Piano de Nancarrow: un défi rythmique


Dans les années 1980, la renommée et la popularité Nancarrow, alors retiré au Mexique, furent animées d'une nouvelle vitalité à l'occasion de sa collaboration avec György Ligeti. De la fascination pour l'association de la précision mathématique à l'expressivité musicale naquit le souhait de rendre les Studies for Player Piano accessibles au jeu des instrumentistes. Entretemps, un grand nombre de pianistes sont devenus capables d'exécuter ces Études, et il en existe de nombreux arrangements pour différents effectifs. L'Ensemble Moderne joue la Study No. 7, qui, avec ses six minutes de durée d'exécution, fait partie des plus longues et des plus complexes parmi les premières études. La pièce est basée sur deux tempi différents, la vitesse et l'épaisseur sont en perpétuelle augmentation. Afin de faire justice aussi bien aux exigences rythmiques qu'aux besoins de l'expression musicale, une exactitude absolue de jeu est requise. L'arrangement pour orchestre de chambre est dû à Yvar Mikhashoff.
Je ne fais qu'écrire de la musique, tout simplement. Et il se produit comme de soi-même que beaucoup de mes pièces soient injouables. Je n'ai d'aucune manière l'intention de les rendre injouables. Et quelques-unes de mes pièces peuvent même très facilement être jouées – quelques-unes, très peu nombreuses. - Conlon Nancarrow

Un autre concert avec la Study No. 7 est présenté par l'Ensemble Moderne dans le cadre de sa tournée au Brésil le 10 juillet à São Paulo.

 

Photo: © Otfried Nies (Conlon Nancarrow)

Œuvre de la semaine: Mark-Anthony Turnage – Greek

Près de 30 ans après sa création, le premier opéra de Mark-Anthony Turnage, Greek, fait toujours l'objet, année après année, de nouvelles productions. Le 26 juin, c'est le Bayerische Staatsoper qui, dans le cadre du festival d'opéra de Munich, présente l'œuvre sous la direction d'Oksana Lyniv, dans une mise en scène de Wolfgang Nägele. L'œuvre sera ensuite également produite au festival international d'Édimbourg, au mois d'Août de cette année.



Commandé pour la Biennale de Munich de 1988, Greek valut à Turnage une réputation internationale immédiate. Le livret de l'opéra est conçu d'après la pièce de théâtre du même nom composée en 1980 par Steven Berkoff, et l'œuvre transpose le mythe d'Œdipe –  qui voit s'accomplir la prophétie selon laquelle il devient le meurtrier de son père et l'époux de sa mère – dans le quartier violent, misérable et précaire de l'East End de Londres à la fin des années 80: Œdipe devient Eddy, son père génétique – dans la mythologie grecque, le roi – est dans la variante moderne un manager, et l'Oracle de Delphes devient un diseur de bonne aventure à la foire annuelle.

Greek de Turnage: Œdipe dans le Londres de Margaret Thatcher


La distribution de l'opéra de Turnage comprend seulement quatre chanteurs et dix-neuf instrumentistes. C'est dire que chacun des chanteurs doit endosser plusieurs rôles. Seul le titulaire du rôle d'Eddy reste dans ce rôle du début à la fin, tout en devant cependant faire constamment la preuve de sa capacité de diversification de jeu. Immédiatement après avoir abattu le manager, il tombe amoureux de la femme de ce dernier, sans savoir qu'il s'agit ici de sa mère, et accomplit un parcours de jeu menant abruptement de la violence à la douceur. De même, à sa victoire triomphale sur le Sphinx, succède l'annonce brutale de ses origines et de son mariage avec sa mère.

En deux actes de 45 minutes, Turnage dresse le tableau d'une Grande-Bretagne morcelée et apocalyptique, et a, pour ce faire, recours à un grand nombre de traditions musicales contrastant les unes avec les autres. En faisant appel à des éléments provenant du jazz, du hip-hop et même des chants de football, il reflète aussi bien la modernité compositionnelle de son opéra que la diversité de la société.
J'ai toujours eu un problème avec le fait que des parties entières de notre société n'aient aucune possibilité d'accéder à la musique classique. Mais je ne suis cependant pas devenu pour autant un artiste engagé, du moins jusqu'à ma rencontre avec Hans-Werner Henze. Âgé alors d'une vingtaine d'années, j'ai pris position contre la politique de Thatcher et des conservateurs, et c'est ce qui se reflète dans Greek. – Mark–Anthony Turnage

Greek est présenté les 26 et 27 juin ainsi que le 3 et le 4 juillet au Postpalast de Munich. Une autre production en a également a lieu cette année au festival international d'Édimbourg, au cours du week-end d'ouverture du festival, les 5 et 6 août, sous la direction de Stuart Stratford et dans une mise en scène de Joe Hill-Gibbins. Les 2 et 3 janvier 2018, cette production sera représentée au Théâtre Royal de Glasgow.

 

Photo: © Wolfgang Hilse (Komische Oper Berlin 2002)

Œuvre de la semaine: Aribert Reimann – Die Gespenstersonate

Aribert Reimann est omniprésent à Berlin cette année; les trois grandes maisons d'opéra programment chacune de nouvelles mises en scène de ses opéras. Le 25 juin 2017 est le jour de la première de Die Gespenstersonate (La sonate des spectres) au Schiller Theater du Staatsoper, dans une mise en scène de Otto Katzameier. L'orchestre de l'Opéra d'État est placé sous la direction de Michael Wendenberg, dans le cadre de l' "INFEKTION! Festival für neue Musik" (Festival INFEKTION! de musique contemporaine).



L'opéra de Reimann Medea, composé en 2010, est actuellement joué au Komische Oper. À l'automne 2017 suivra la création mondiale de son nouveau Triptyque de théâtre musical L'invisible au Deutsche Oper. Die Gespenstersonate du Staatsoper parachève la série berlinoise de Reimann: une reconnaissance dont n'ont bénéficié, sous cette forme, que bien peu de compositeurs.

Comme déjà le premier opéra composé par Aribert Reimann, Ein Traumspiel (Un jeu de rêve), Die Gespenstersonate (composée en 1984) est tirée d'un texte de l'écrivain suédois August Strindberg. L'étudiant Arkenholz, qui possède le don de voir les morts, est amené par le directeur Hummel dans la maison du Colonel pour y solliciter la main de la fille de la maison, la demoiselle. Dans le cadre d'un grotesque "souper de spectres" auquel assistent, année après année, les mêmes invités, se révèlent de curieuses imbrications et de sombres mystères. Le directeur Hummel avait une liaison avec la femme du Colonel, la Momie qui, maintenant, ne vit plus que dans l'armoire contre le mur, et c'est de cette liaison que la demoiselle est venue au monde. Comme le directeur Hummel a été l'auteur du meurtre d'une laitière, il est condamné par la Momie à se pendre dans l'armoire. Par ailleurs, le Colonel, lui non plus, n'est pas ce qu'il prétend être : il n'est pas noble, et n'a jamais fait partie de l'armée. L'innocente jeune demoiselle elle-même est malade, et ne supporte pas la réalité à laquelle Arkenholz la confronte. Lui-même reste seul et sans illusions.

Die Gespenstersonate de Aribert Reimann: l'écroulement d'une illusion


Les habitants de la maison se donnent l'apparence d'une société raffinée, à laquelle Arkenholz, étudiant, aspire à appartenir. À l'intérieur de la maison, les personnages sont prisonniers de leurs chimères, ils sont condamnés à devoir passer toute leur vie dans la même routine. Le directeur Hummel, bien que condamné à mort par la Momie, de fait, se sert de la venue d'Arkenholz pour rompre avec la tradition du souper de spectres toujours semblable à lui-même. Son expression musicale est tout aussi forte et tout aussi variable. Essentiellement accompagné par des instruments graves tels la contrebasse, le basson ou la clarinette basse, il essaye d'infléchir l'histoire dans le sens qui l'intéresse. La Momie, en revanche, est sans force, sa voix se brise, son texte est perpétuellement interrompu. Ce n'est que lorsqu'elle raconte l'histoire de Hummel qu'elle retrouve une vitalité depuis trop longtemps perdue. L'instrument caractérisant le Colonel est la trompette. Elle doit maintenir l'illusion qu'il a créée en mentant sur son passé militaire. C'est avec tendresse et fragilité que s'exprime le soprano de la demoiselle, accompagné par la flûte. Prise dans le filet de mensonges qui l'entoure, elle est déjà presque enlevée dans le monde des spectres.
Dans les opéras, chaque personnage devrait avoir une façon de chanter particulière, chacun a son propre profil psychologique, sa propre façon de s'exprimer. Cela doit faire partie de la structuration des voix, comme de l'environnement musical dans lequel chaque personnage agit. – Aribert Reimann

Après la première, la Gespenstersonate pourra encore être vue à l'occasion de six autres représentations ayant lieu entre le 27 juin et le 9 juillet sur la scène de l'atelier de l'Opéra d'État au Schiller Theater.

 

Photo: © Wolfgang Runkel (Oper Frankfurt)

Œuvre de la semaine: Andrew Norman – A Trip to the Moon

Le premier opéra d'Andrew Norman A Trip to the Moon ("Le Voyage dans la Lune")     rassemble des professionnels et des amateurs. Le projet choral "Vokalhelden" ("héros vocaux") fait partie du programme pédagogique de l'Orchestre Berliner Philharmoniker et donne aux enfants, aux adolescents et aux adultes qui aiment chanter la possibilité de participer concrètement à une représentation professionnelle en commun avec les musiciens du Philharmonique, sous la direction de Simon Rattle. La création concertante en langue allemande a lieu le 17 juin 2017 à la Philharmonie de Berlin.



L'inspiration pour son opéra A Trip to the Moon est venue à Norman du film muet du même nom tourné par Georges Méliès en l'année 1902 – et qui, par là-même, fut bien le premier film de science-fiction. Le pionnier du film lui-même joue un rôle dans la pièce de Norman, et même un rôle parmi les plus importants. C'est une histoire qui parle autant aux enfants qu'aux adultes: le voyage dans l'espace, les échanges interculturels, la peur, les menaces, l'amitié sont autant de thèmes qui ne perdent jamais leur attrait. Un groupe de savants entreprend le voyage jusqu'à la lune dans une fusée. Mais celle-ci doit être réparée avant de pouvoir effectuer le voyage de retour. C'est ainsi que les chercheurs font la connaissance des habitants de la lune. Les prudentes tentatives de rapprochement des deux cultures étrangères l'une à l'autre sont interrompues lorsqu'un des enfants de la lune disparaît et que les savants sont soupçonnés de l'avoir enlevé. Au bout du compte, tout s'explique: les savants parviennent à repousser le monstre qui, en réalité, est responsable de l'enlèvement, à l'aide de leurs parapluies. La reconnaissance des habitants de la lune leur vaut de recevoir en cadeau des baguettes magiques avec lesquelles ils parviennent à remettre la fusée en parfait état de marche.

A Trip to the Moon de Norman: les obstacles de la communication


Au contraire du film de Méliès Le Voyage dans la Lune, les spectateurs de l'opéra de Norman ne sont pas confrontés à une action sans paroles et sans son. Et si les habitants de la lune ne parlent pas la langue des savants, ils parlent la leur: le "moonish" (le "lunien"). De nouvelles voies de communication doivent être inventées. La musique sert d'un côté à illustrer les différences, mais aussi, d'un autre, à permettre de mieux comprendre les situations et à servir de pont entre les cultures. Alors que les savants ne chantent pas, mais se contentent de parler, les gens de la lune, eux, communiquent et chantent dans leur langage aux sonorités étrangères, composé exclusivement de voyelles. En imitant ce langage, Georges se rapproche de l'habitante de la lune Eoa, et jette les bases d'un échange. Pour les habitants de la lune, la musique joue également un autre rôle important: à chaque enfant correspond une note, qui est la sienne en propre dans une gamme: ce n'est que lorsque toutes les notes de la gamme retentissent que les habitants de la lune peuvent être sûrs qu'il ne manque personne. Norman réunit également les mondes jusque dans l'effectif de la pièce: elle est en effet composée pour des professionnels comme pour des amateurs, pour des enfants comme pour des adultes. C'est ainsi que les musiciens du Philharmonique de Berlin sont soutenus par quelques jeunes instrumentistes, et que les solistes professionnels des chœurs de héros vocaux sont renforcés par des enfants, des adolescents et des adultes.
Comme nous nous en sommes aperçus, inventer un nouveau langage représente un travail considérable! Mais j'ai été enthousiasmé par le potentiel qui se trouve à devoir combiner ensemble jusqu'aux syllabes avec les hauteurs de notes et les mouvements, pour ainsi créer un nouveau monde gestuel. Mon objectif était d'amener le public à se mettre dans le rôle de "l'Autre", obligé à s'y retrouver sans l'aide d'un langage commun. – Andrew Norman

Après une autre représentation à la Philharmonie de Berlin le 18 juin, A Trip to the Moon sera donné le 9 juillet au Barbican Center de Londres par le London Symphony Orchestra avec les chœurs des Discovery Choirs du LSO ainsi que du LSO Community Choir. Les 2 et 3 mars 2018, l'œuvre sera présentée à Los Angeles. Elle y sera jouée par l'Orchestre Philharmonique de Los Angeles et ses chœurs, dans le Concert Hall Walt Disney.

 

Illustration: Doro Huber

 

 

Œuvre de la semaine : Stefan Heucke – Deutsche Messe

La création de la Deutsche Messe ("Messe allemande") de Stefan Heucke, sur une traduction de Norbert Lammert, a lieu le 10 juin 2017 à la Stephanskirche de Mayence, dans une interprétation dirigée par Steven Sloane, avec le Deutsche Symphonie-Orchester Berlin et le Rundfunkchor Berlin. Les solistes sont Juliane Banse (soprano), Birgit Remmert (alto), Tilman Lichdi (ténor) et Michael Nagy (basse).



Il ne s'agit pas de la première collaboration entre Stefan Heucke et le président du Bundestag Norbert Lammert. En 2010, déjà, Heucke avait mis en musique la nouvelle traduction réalisée par Lammert du "Pater noster", dans son œuvre chorale Unser Vater ("Notre Père"). Il n'est donc guère étonnant que Lammert, tout de suite après cette composition, ait repris contact avec Heucke pour lui proposer de mettre en musique sa traduction de la messe. La commande musicale fut finalement passée par le Deutsche Symphonie-Orchester de Berlin. La Deutsche Messe, composée pour 4 solistes, chœur et orchestre, comporte six parties : Erbarmen ("Pitié", Kyrie), Ehre ("Gloire", Gloria), Glaube ("Foi", Credo), Anbetung ("Adoration", Sanctus), Unser Vater ("Notre Père", Pater noster) et Friede ("Paix", Agnus Dei). Conformément à la tradition générique de la Missa solemnis (messe solennelle), les cinq textes de base constitutifs de la messe catholique sont présents. Lammert ajoute cependant au texte sa traduction du Pater noster. Heucke fait donc appel dans cette œuvre à sa composition déjà existante du texte, en l'adaptant pour un plus grand effectif orchestral. Pour la mise en musique de la messe, Heucke s'est reporté aux messes de Machaut, de Beethoven, et jusqu'aux réalisations les plus actuelles. Il crée ainsi une œuvre correspondant aussi bien à sa conception personnelle en tant que compositeur contemporain qu'à la tradition dans laquelle s'inscrivent d'autres grandes compositions de messes.

La Deutsche Messe de Heucke : en signe de dialogue


Ce n'est pas un hasard si cette création a lieu en 2017, année du 500e anniversaire de la Réforme. Avec sa traduction de la Bible en allemand, Martin Luther rendait l'Écriture sainte accessible à tous ceux qui ne maîtrisaient pas le latin. Il introduisit également un nouveau déroulement de la messe. La transposition par Luther de la messe catholique romaine à destination du service divin réformé ne se réalisa qu'au prix de profondes transformations de la liturgie d'origine. Lammert, au contraire, traduit tous les textes de l'ordinaire de la messe latine. Bien que sa version ne soit aucunement la première en langue allemande, on découvre ici une similitude frappante avec la démarche de Luther. Malgré cette réminiscence de la traduction de la Bible par Luther, et malgré la date de sa création en l'année jubilaire de la Réforme, la Deutsche Messe de Heucke ne constitue en rien une pure œuvre réformée. Par leur collaboration, le catholique Hammert et le protestant Heucke envoient ensemble un message fort à l'œcuménisme et au dialogue entre les confessions. On en trouve trace dans la musique elle-même : fidèle au choix d'un vocabulaire adapté, la sonorité de la langue de Heucke est elle-même moderne. Il fait cependant appel à la présence sonore grégorienne et aux chorals luthériens, évoquant ainsi des éléments issus des traditions de chaque confession.
Je rêverais de continuer à suivre les fleuves tracés par les hymnes grégoriens primitifs, lesquels ont également été transmis dans la musique d'église protestante, afin de parvenir ainsi à réaliser une synthèse qui engloberait la musique vocale des croyants à l'église de la même manière que la tradition de la musique polyphonique du Moyen-Age l'a fait avec la musique classico-romantique symphonique et chorale, jusqu'aux techniques de composition dodécaphoniques et ce qui en a découlé. – Stefan Heucke

Après cette création, l'œuvre sera donnée les 11 et 12 juin au Steintor–Variété de Halle et au Konzerthaus de Berlin.

 

Photo: © Jonas Holthaus (Rundfunkchor Berlin)

Œuvre de la semaine: Jörg Widmann - Babylon

C'est le 3 juin 2017 que l'on pourra réentendre pour la première fois depuis sa création à Munich l'opéra Babylon de Jörg Widmann. L'œuvre est donnée au Concertgebouw d'Amsterdam dans le cadre du Holland Festival dans sa version concertante. Les instrumentistes du Radio Filharmonisch Orkest ainsi que les chanteurs du Groot Omroepkoor (chœur symphonique de la radio néerlandaise) et du Nederlands Kammerkoor (chœur de chambre néerlandais) sont placés sous la direction de Markus Stenz.



Babylon est le premier et jusqu'ici le seul livret d'opéra écrit par le philosophe allemand Peter Sloterdijk. Il a été conçu en étroite collaboration avec le compositeur, lequel portait en lui de longue date l'idée d'un opéra consacré à Babylone. L'œuvre comporte sept tableaux qui, globalement, racontent une histoire d'amour, de destruction, de mort et de délivrance. Sans rien transformer pour autant à l'histoire de Babylone, Widmann la considère cependant sous un éclairage nouveau. Il se détourne volontairement de la représentation biblique selon laquelle les babyloniens personnifient le mal sous toutes ses formes.

Au centre de l'action se tiennent le juif Tammu et son âme, ainsi qu'Inanna, prêtresse babylonienne de la déesse de la guerre et de l'amour libre nommée du même nom. Tammu, séduit par Inanna, endure en rêve les inondations de Babylone dues au fleuve Euphrate, lequel apparaît sous la forme d'un personnage. Contrastant avec l'amour sensuel de la prêtresse se tient l'âme de Tammu, qu'il tente de regagner. Pour apaiser les dieux et ramener la concorde, un sacrifice humain doit être offert. Le choix  tombe sur Tammu, qui, au paroxysme d'une fête de nouvel an sauvage et carnavalesque, est exécuté au sommet de la tour de Babylone. Partageant leur deuil, l'âme de Tammu et la prêtresse babylonienne s'unissent. Inanna parvient finalement à venir au secours de Tammu; elle le libère des mondes souterrains, en ne le quittant pas des yeux au moment de sortir de ces lieux: une variation du motif bien connu du mythe d'Orphée, dans lequel Orphée se voit interdire de se retourner vers sa bien-aimée. Un nouveau contrat est passé entre les hommes et les dieux, rétablissant l'ordre et structurant le temps en fonction des sept jours de la semaine encore en vigueur de nos jours.

Babylon de Jörg Widmann: entre le chaos et l'ordre


L'image de Babylone est indissociablement liée à la construction de la tour, à son échec et à la confusion des langues qui vint punir l'orgueil des hommes. Ces motifs cependant ne jouent dans le livret qu'un rôle secondaire. Pourtant, le public saura les y retrouver, – même dans le cas d'une représentation concertante –, car Widmann a inclus ces thématiques dans sa construction musicale. Ainsi, ce n'est pas par hasard que Babylon est précisément construit selon le chiffre babylonien de sept tableaux. Même à l'intérieur de l'opéra, ce chiffre joue en permanence le rôle d'un élément ordonnateur, qu'il s'agisse des sept planètes, du septuor des singes, ou de l'introduction finale de la semaine de sept jours. Mais le chiffre sept n'est pas le seul élément formatif de l'opéra. Si le premier tableau dure environ 45 minutes, on assiste ensuite au raccourcissement de chacun des tableaux suivants, jusqu'à une durée de sept minutes. L'opéra est ainsi bâti comme une ziggourat; à chaque tableau correspond un nouvel étage de la tour sacrée. En dépit de cette ordonnance formelle, c'est en fait le chaos qui règne à Babylone. Widmann le dépeint avec tous les moyens offerts par ses formations orchestrales et chorales, et fait appel à une remarquable diversité musicale. Le compositeur se saisit d'éléments appartenant à des styles différents, musique ancienne, musique nouvelle, musique de danse et de marche, et bien d'autres formes encore, jusqu'à des scènes se déroulant simultanément.
La tour est bâtie dans la musique elle-même, et la confusion des langues a lieu non pas dans le livret, mais dans la musique. Parvenir, à partir de ces éléments disparates, à former un ensemble rigoureux, voilà à quoi je me suis intégralement et pleinement consacré, au prix d'une exténuation permanente car cela relève, dans le principe, du domaine de l'impossible. – Jörg Widmann

Toujours conséquent dans ses programmations, le Concertgebouw d'Amsterdam présente également, les 14, 15 et 16 mars 2018 trois exécutions de la Babylon-Suite pour grand orchestre tirée de l'opéra.

 

Photo: © Wilfried Hösl (scénographie de Munich)

Œuvre de la semaine: Krzysztof Penderecki – Ein feste Burg ist unser Gott

Cette année est celle du 500e anniversaire de l'affichage des thèses de Martin Luther, acte fondateur du début de la Réforme: une occasion dont beaucoup d'organisateurs se saisissent pour en aborder le thème. Le 26 mai 2017, la Staatskapelle de Weimar ainsi que le Chor des Nationaltheaters Weimar exécutent l'œuvre de Krzysztof Penderecki Ein feste Burg ist unser Gott (Une solide forteresse est notre Dieu) composée sur le choral de Luther correspondant, au Deutsches Nationaltheater Weimar, sous la direction de Kiril Karabits.



C'est en 2010 que Penderecki a composé Ein feste Burg ist unser Gott pour chœur mixte, cuivres, percussions et orchestre à cordes. L'œuvre, relativement courte, répondait à une commande passée à Penderecki  à l'occasion du 1200e anniversaire de la fondation de la ville de Cieszyn en Pologne, patrie du compositeur. Penderecki n'est pas le seul compositeur à avoir utilisé dans son œuvre des matériaux empruntés à Luther, tant s'en faut; des musiciens tels que Max Reger, Felix Mendelssohn-Bartholdy ou Georg-Friedrich Händel y ont déjà eu recours à maintes reprises. Mais l'une des compositions les plus célèbres de ce texte reste cependant la cantate-choral BWV 80 de Bach, dont le choral final est cité par Penderecki dans cette œuvre. Penderecki n'utilise d'ailleurs pas le texte entier du choral luthérien, mais fait appel seulement à sa dernière strophe.

Ein feste Burg ist unser Gott de Penderecki: un engagement en faveur de l'œcuménisme


On pourrait s'étonner de voir Penderecki, catholique, faire justement le choix d'un choral devenu un véritable symbole de la Réforme. Cependant, le lieu de l'exécution de sa composition à Cieszyn étant "l'Église évangélique de Jésus", Penderecki décida de choisir ainsi un titre approprié. La forme compositionnelle elle-même est très réfléchie. L'effectif instrumental, dont les bois sont absents, mais qui comprend du coup une forte section de cuivres très romantique d'allure, confère à l'œuvre en ré majeur un caractère de fanfare, et souligne l'occasion festive de la célébration jubilaire en vue de laquelle elle fut composée. Ce sont les cuivres qui commencent l'œuvre, d'abord tout seuls dans une partie initiale pleine de majesté, qui se développe ensuite par l'introduction d'un nombre progressivement croissant de cuivres et de percussions. Alors seulement interviennent les cordes et le chœur sur le texte du choral.
J'ai passé des dizaines d'années à chercher de nouvelles sonorités et à en trouver. Je me suis en même temps confronté aux formes, aux styles et aux harmonies du passé. Je suis resté fidèle à ces deux principes... Mon œuvre actuelle de création est une synthèse. – Krzysztof Penderecki

D'autres exécutions de l'œuvre ont lieu au Deutsches Nationaltheater Weimar le 4 et le 30 juin.

 

Photo: © Marek Beblot (Krzysztof Penderecki)

Œuvre de la semaine: Thomas Larcher – A Padmore Cycle

C'est dans le cadre de la Philharmonie im Gasteig de Munich qu'a lieu, le 18 mai, la première audition en Allemagne de l'œuvre de Thomas Larcher  A Padmore Cycle, pour ténor et orchestre. Le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks est placé sous la direction du chef d'orchestre Mariss Jansons accompagne le ténor Mark Padmore (Photo) – dont le nom est à l'origine du titre de l'œuvre. Composée d'abord pour ténor et piano préparé entre 2010 et 2011, la pièce fut ensuite orchestrée par Thomas Larcher et créée sous cette nouvelle forme en 2014 par Mark Padmore et le BBC Symphony Orchestra, sous la direction d'Edward Gardner.



A Padmore Cycle est constitué de onze Lieder composés sur des textes courts mais énigmatiques, dus à deux poètes: Alois Hotschnig et Hans Aschenwald. Ces poèmes ont pour thèmes les montagnes ainsi que l'environnement campagnard de la patrie de Larcher, le Tyrol, et, au-delà, les changements subis dans notre relation à la nature. Larcher illumine ces images éphémères d'une musique transparente éclairée par des sonorités de percussion cristallines.

A Padmore Cycle de Larcher: un arc musical tendu entre des textes disparates.


En dépit de la nature fragmentaire des courts mouvements composant l'œuvre, il se crée dans chaque mélodie une relation de continuité ininterrompue avec la suivante. La ligne vocale reste fidèle à la simplicité des poèmes originaux, ce qui permet la naissance d'une sonorité très pure, comportant de légères variations de phrasé ou de syllabisation. C'est dans l'espace sonore ainsi défini que s'inscrit l'orchestre, qui donne le reflet du texte après qu'il a été chanté. Comme la version orchestrale est, sur le plan mélodique, semblable à la version initiale pour piano, Larcher considère qu'il ne s'agit donc pas vraiment d'une simple transcription, mais bien plutôt d'une vaste expansion donnée au son de piano originel.
Au moment même de la composition de la version originale pour ténor et piano, je pensais déjà à la possibilité d'en établir une version pour ténor et orchestre. Je voulais faire exploser le monde sonore du piano (les "reflets")..., exactement comme si les pensées et les sentiments situés à l'intérieur d'un cerveau humain se trouvaient projetés dans tous leurs détails et toutes leurs dimensions sur un très grand écran. – Thomas Larcher

Le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks jouera A Padmore Cycle les 18 et 19 mai à Munich, et le 20 mai à Hambourg. Une nouvelle version de l'œuvre pour ténor et trio avec piano sera créée par Mark Padmore et le Wiener Klaviertrio à Vienne le 20 juin, et d'autres exécutions suivront dans le courant du mois de juin à Ludwigsburg, Londres et Amsterdam.

 

Photo: © Marco Borggreve (Mark Padmore)

 

Œuvre de la semaine – Peter Eötvös: Alle vittime senza nome

La nouvelle œuvre pour orchestre de Peter Eötvös Alle vittime senza nome ("Aux victimes anonymes") édifie un monument musical dédié aux innombrables femmes et hommes d'origine arabe et africaine qui ont péri noyés en mer Méditerranée. La création en a lieu le 8 mai 2017 au Teatro alla Scala de Milan. L'œuvre est interprétée par la Filarmonica della Scala, placée sous la direction du compositeur lui-même.



Cette composition est le résultat d'une commande commune portée par les quatre plus grands orchestres italiens. Dans cette œuvre en trois mouvements, Eötvös se saisit d'une thématique très actuelle de notre époque. Des milliers de réfugiés tentent jour après jour d'échapper à la guerre et aux persécutions en prenant la mer à bord de canots beaucoup trop petits. Et tous n'atteignent pas leur but: régulièrement, leurs bateaux chavirent; beaucoup d'entre eux ne peuvent être sauvés et périssent noyés anonymement en mer. C'est à ces "victimes anonymes" qu'Eötvös dédie son œuvre. Alors que des photos de ces réfugiés ainsi que des données sur leur destin de vie étaient, au début, diffusées dans le monde entier, ces nouvelles sont aujourd'hui réduites à quelques lignes marginales. Eötvös recrée ainsi une nouvelle sorte de présence médiatique à l'égard de ces personnes en fuite et remet dans les mémoires que cette problématique reste quoi qu'il en soit encore sans solution pour le moment.

Alle vittime senza nome d'Eötvös: un Requiem interculturel


L'arrière-plan de la composition contribue à en faire une sorte de Requiem. Eötvös refuse pourtant de lui donner ce titre, afin de respecter la diversité des cultures et des religions des personnes concernées. Sur le plan musical, il dépeint le parcours de ces personnes en quête de protection. La forme qu'il donne ainsi à sa composition est aussi diversifiée que l'instabilité de la mer. Eötvös puise son inspiration dans l'intégralité des possibilités dynamiques et des ressources techniques instrumentales, depuis de légères parties confiées à des solistes se développant ensuite en figures de vagues sonores par groupes d'instruments, jusqu'aux passages les plus chargés en émotion des tutti de l'orchestre. Le rythme est également un élément central de la composition d'Alle vittime senza nome, à tel point que le compositeur peut parfaitement concevoir que l'œuvre fasse l'objet d'une réalisation chorégraphique.
Durant la composition, des images terribles m'apparurent, aussi bien celles de visages pris isolément que celles de la masse inconcevable de ces gens debout dans le bateau, serrés les uns contre les autres. Ces images se transforment, dans la composition, en de tendres mélodies confiées à des instruments solistes, comme en de denses masses sonores jouées par l'orchestre tout entier. – Peter Eötvös

Après la création mondiale de Milan, Alle vittime senza nome sera également jouée dans la saison des autres commanditaires – l'Orchestra dell’Accademia Nazionale di Santa Cecilia à Rome, l Orchestra Sinfonica dell'Opera di Firenze et l'Orchestra Nazionale della RAI de Turin.

 

Photo: © Klaus Rudolph (Peter Eötvös)

Œuvre de la semaine – Karl-Birger Blomdahl: Aniara

La revue lyrique Aniara de Karl-Birger Blomdahl fêtera sa première le 6 mai, dans une mise en scène de Stefan Johannson à l'Opéra de Malmö. Tobias Ringborg est à la tête de l'orchestre, et la chorégraphie est signée Patrik Sörling. Ce théâtre présente ainsi une véritable redécouverte, la pièce n'ayant été mise en scène qu'une seule fois au cours des cinquante denières années.



Sur la terre a lieu le décollage du vaisseau spatial "Aniara", avec huit mille personnes à son bord. Pour la plupart, ce sont des fuyards qui recherchent un nouvel avenir dans les froides toundras de la planète Mars, car leur planète a été contaminée par des rayons radioactifs. En cela, le voyage de l'Aniara ne présente rien de particulier, ce n'est que l'un des milliers de vaisseaux de l'espace qui effectuent le mouvement pendulaire constant entre la terre et Mars. Mais un malheur arrive: le gouvernail du vaisseau est endommagé de façon irréparable dans un choc contre un essaim d'astéroïdes, et l'Aniara dévie irréversiblement de sa route. À bord, tous les participants au voyage sont confrontés à une issue dont chacun sait bien comment elle se terminera: dans le vide spatial et dans la mort. Les années passent, et la situation désespérée sur le navire a imprimé ses traces. Formation de sectes, consommation d'opium, sacrifices humains et perversion sexuelle sont le quotidien. Lors de la fête d'un jubilé du vaisseau sans espoir, le miracle se produit: une poétesse aveugle s'avance et annonce qu'elle a eu la vision d'une ville céleste qui va tous les sauver. Le dictateur du vaisseau la fait enfermer pour cette prédiction. Dans la dernière nuit de l'Aniara, la pilote, devenue désormais inutile, danse devant le cachot de la poétesse. Lorsque la prisonnière meurt, une lumière fantômatique se répand sur les passagers eux-mêmes figés à l'état de corps sans vie.

Aniara de Blomdahl: un opéra en forme d'étude de la société contemporaine


Aniara, composé entre 1957 et 1958, repose sur l'épopée de même nom due au poète Harry Martinson, et comporte beaucoup de traces du développement et des dangers de l'énergie atomique caractéristiques de cette époque. Musicalement parlant, cette revue lyrique est un véritable microcosme multistylistique: chansons, formes en miroir, pièces orchestrales ponctuelles, polyphonie chorale, jazz outrancier, musique dodécaphonique, rythmiques bruitistes – le tout dans un mélange de musique électronique et acoustique. La cellule germinale de la partition est un accord fondamental qui se développe dans une série constitutive de douze notes et intervalles. La musique de Blomdahl travaille essentiellement sur de petits intervalles, qui, sous le coup des émotions, s'élargissent en de plus grands écarts.
Aniara n'est ni un opéra de caractères, ni un opéra d'action, mais peut en fait être qualifié 'd'opéra de situation' en tant que drame collectif de l'humanité au temps de la conquête spatiale. – Karl-Birger Blomdahl

Après cette première, Aniara sera également visible à Malmö les 11, 14, 21 et 30 mai, ainsi que les 2 et 7 juin.

 

Photo: © Malmö Opera (Mise en scène de l'Opera Malmö 2017)