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Œuvre de la semaine – Hans Werner Henze : Il re Teodoro in Venezia

La composition et l'interprétation ne constituent pas forcément deux choses distinctes. Lorsqu'un compositeur se livre à une activité d'arrangeur de l'œuvre d'un autre, il en devient l'interprète. C'est ainsi que Hans Werner Henze a composé entre 1990 et 1991 sa nouvelle version de l'opéra de Paisiello Il re Teodoro in Venezia. Par ce travail d'arrangement, le compositeur rend un profond hommage à l'égard de son modèle, tout en projetant sur l'œuvre une perspective personnelle. Le 24 juin 2015, cet opéra célébrera, dans une mise en scène de Lenka Horinkovás, sa création en Slovaquie au Théâtre national de Bratislava.

Ce "drame héroï-comique" datant de l'année 1784 raconte l'histoire du baron westphalien et aventurier Theodor Neuhoff. Après quelques mois de règne en tant que roi de Corse, l'argent vient à lui manquer et il est contraint de s'enfuir à Venise sous les yeux de ses partisans. Il trouve asile chez l'aubergiste Taddeo, et tombe amoureux de la fille de ce dernier, Lisetta. Commence alors tout un jeu réjouissant de quiproquos et d'intrigues par lequel Teodoro cherche à dissimuler le plus longtemps possible qu'il a été détrôné et qu'il se trouve totalement dénué de moyens. Ayant fini par échouer dans la prison pour dettes de Londres, l'imposteur démasqué déclare : "Ce monde est comme une roue : qui était en bas remonte toujours en haut un jour ou l'autre".

De son propre aveu, Henze souhaitait permettre au public une relecture et une redécouverte de l'œuvre. Ses nombreuses transformations réalisées "en tout amour et respect" s'expriment dans la nouveauté de l'instrumentation, dans l'affûtage des harmonies, dans l'ajout de citations de bel canto ou dans des innovations rythmiques. Le noyau de l'instrumentation est formé de douze cuivres et d'un sextuor à cordes, auxquels s'ajoutent mandoline, guitare, percussions et piano.
Les formes anciennes me semblent se présenter comme des idéaux de beauté classique désormais inaccessibles, mais toujours perceptibles dans leur éloignement. La route pour s'y rendre passe par le plus difficile et le plus impossible. Pour moi, c'est comme une sorte de folie qui, seule, permet à la vie d'être vécue. – Hans Werner Henze

La première du 24 juin 2015 est suivie d'autres représentations le 28 juin, le 24 septembre, le 8 octobre et le 12 novembre.

photo: Slovak National Theatre

Œuvre de la semaine – Krzysztof Penderecki : Ubu Rex

C'est par un "duo de bruits de sommeil" que Penderecki fait commencer son premier – et pour l'instant unique – opéra-comique, Ubu Rex. L'œuvre est fondée sur la pièce "Ubu Roi", de 1896, qui valut à son auteur Alfred Jarry, alors âgé de 23 ans, un mémorable scandale, et qui a la réputation d'être une des premières pièces de théâtre de l'absurde. La création de cet opéra-comique fut assurée à l'Opéra d'État de Bavière, à Munich, en 1991. Le 20 juin 2015, l'œuvre est présentée par l'Opera Baltycka de Dantzig (Gdansk) en Pologne, sous la direction de Wojciech Michniewski.

Ubu Rex se présente en deux actes de chacun cinq scènes. Au premier acte, le capitaine Ubu, un imbécile lâche, cupide et goinfre, est incité par sa femme à assassiner le roi Venceslas afin de monter lui-même sur le trône. La conspiration réussit, Ubu fait distribuer au peuple des viandes et de l'or, et est accepté comme roi (la mise en scène indique : "Tous dansent et se goinfrent. Grande fête populaire"). Son premier acte de gouvernement consiste à faire mettre à mort les nobles, les juges et les responsables financiers (scène 5 : "le décervelage"). Sa politique se borne à entasser les énormes sommes d'argent produites par des impôts démesurés. Après avoir été vaincu par l'armée du tsar de Russie, l'insensé tyran prend la mer sur un voilier, avec son épouse et ce qui reste de sa suite, afin de gagner un pays qui sera, dit-il, "digne de lui".

L'appellation générique d' "opera buffa" employée par Penderecki est une allusion directe aux grands maîtres du genre, et en particulier à Rossini qu'il considère comme inégalé. En composant cet opéra, dans les années 1990 et 1991, Penderecki se libéra de la contrainte, jusque-là sensible, d'avoir à composer toujours dans la nouveauté et la radicalité. Tout est autorisé, tout est actuel.
Pour composer un opéra-comique, on doit vraiment avoir une grande expérience, et avoir pris une certaine distance avec ce que l'on vécu. On doit être capable de rire de soi, chose que l'on ne sait pas encore faire à 30 ans. – Krzysztof Penderecki

La production de Dantzig, dont la première, en 2013, marquait le 80e anniversaire de Penderecki, sera reprise dans le cadre du Festival de musique de la Sarre, qui invitera la production de l'Opera Baltycka le 27 juin à Kaiserslautern, et le 29 juin à Sarrebruck.

Œuvre de la semaine – Olli Mustonen : Quintette avec piano

C'est le 12 juin qu'aura lieu, dans le cadre du festival SPANNUNGEN ("Tensions") de la centrale électrique de Heimbach ("RWE Kraftwerk Heimbach"), la création mondiale du Quintette avec piano de Olli Mustonen. L'œuvre a fait l'objet d'une commande passée en commun par ce festival, par le Wigmore Hall de Londres, et par le festival suédois O/Modernt. Cette création se présente au plus haut niveau d'interprétation, puisqu'elle est confiée à Christian Tetzlaff, Florian Donderer, Hartmut Rohde, Gustav Rivinius, ainsi qu'au compositeur lui-même. Le concert sera retransmis par la Deutschlandfunk.

Doué d'un talent universel, Mustonen se consacre à la composition, à la carrière de pianiste, à la direction d'orchestre ainsi qu'à l'enseignement. Dès l'âge de douze ans, il interprétait son propre concerto pour piano. L'œuvre de Mustonen ne peut être ramenée à une tendance compositionnelle donnée, elle est au contraire faite d'un ensemble d'éléments des plus différents mais associés ensemble à la construction d'un langage musical original. Ses moyens d'expression vont ainsi "du baroque au minimalisme", comme "du postromantisme à une nouvelle spiritualité" (Susanna Välimäki). Une de ses spécificités se trouve dans la profonde relation à la nature dont toute sa musique est imprégnée. Lui-même compare la "sensation de la grande musique" au sentiment de "s'abandonner à une nature demeurée intacte".

Le Quintette avec piano se compose de trois mouvements : le premier mouvement chargé de tension (Drammatico e passionato) est suivi d'un Andantino au caractère méditatif dont les variations polyphoniques succèdent aux sonorités d'un cluster chromatique (Quasi una passacaglia). Le troisième mouvement  (Finale : Misterioso) reprend les thèmes des mouvements précédents. Ils paraissent tout d'abord diffus et disparates, jusqu'à ce qu'ils finissent par constituer un hymne terminant le mouvement dans l'extase et la jubilation. La musicologue finlandaise Susanna Välimäki décrit sa propre sensation d'auditrice :
Dans les œuvres de Mustonen, comme en un clin d'œil, en un accord, en un clignotement de lumière, le quotidien devient sacré, le normal devient mystérieux. Chaque œuvre de Mustonen est un voyage intérieur. – Susanna Välimäki

La création de Heimbach est suivie, quelques jours plus tard, de la première audition en Suède, le 17 juin 2015 à Stockholm. La première audition britannique est prévue en 2017 au Wigmore Hall.

Œuvre de la semaine - Paul Hindemith : Cardillac

Paul Hindemith ressentit pour le héros de son opéra Cardillac une sympathie immédiate : un talentueux orfèvre parisien frappé, aux alentours des années 1680, par la folie. Il ne peut plus se séparer de ses merveilleux bijoux ("trop beaux pour des regards humains"). La nuit, Cardillac assassine les acquéreurs de ses joyaux et reprend pour lui ce dont il est le créateur. Ses actes ne lui procurent aucun remords. Même lorsque le peuple se précipite sur lui afin de le saisir pour le mettre à mort, l'orfèvre persiste dans la cupidité de sa conviction : "ce que j'ai créé m'appartient !"

Dans sa musique, Hindemith engagea la bataille contre les clichés de l'opéra. Il en résulte une impression de froideur distanciée, qui peut être parfois source de malaise. Quand, à la fin du premier acte, se produit sur scène l'un des meurtres commis par Cardillac, résonne dans la fosse d'orchestre un joli duo de flûtes.

En 1952, Hindemith composa une seconde version qui insiste plus lourdement sur l'aspect criminel de Cardillac. Hindemith avait depuis longtemps recherché un matériau adéquat. Ses trois opéras en un acte Sancta Susanna, Das Nusch–Nuschi, et Mörder, Hoffnung der Frauen (Assassin, espoir des femmes), lui avaient déjà valu ses premiers succès scéniques. Bien que n'ayant pas retenu les propositions de sujets d'opéra faites par son éditeur Willi Strecker, il brûlait d'envie, cependant, de composer un nouvel opéra :
Si je disposais d'un livret d'opéra, je réaliserais en quelques semaines le plus grand des opéras. J'ai les idées parfaitement claires sur les questions de l'opéra nouveau, et je suis certain d'être capable de les résoudre immédiatement en intégralité — pour autant que cela soit possible à l'homme. — Paul Hindemith

C'est en prenant connaissance de la nouvelle de E.T.A. Hoffmann "Mademoiselle de Scudéry", que Hindemith trouva le matériau qu'il recherchait. Il composa la musique à une vitesse telle que le librettiste Ferdinand Lion eut grand-peine à le suivre dans son adaptation du texte.

C'est le 6 juin 2015 qu'aura lieu la Première de Cardillac au Landestheater du Schleswig-Holstein à Flensburg, dans une mise en scène de Markus Hertel, l'actuel directeur de l'opéra de ce théâtre. L'Opéra national de Vienne donnera en juin trois représentations de l'œuvre dans la mise en scène de Sven-Erich Bechtolf (22, 25 et 29 juin).

Photo : Wiener Staatsoper / Michael Pöhn