• Joy of Music – Plus de 250 ans de qualité, innovation et tradition

Actualités

Œuvre de la semaine – Kurt Weill : Les sept péchés capitaux

La paresse, l'orgueil, la colère, la gourmandise, la fornication, l'avarice, l'envie – dans son ballet chanté Die sieben Todsünden, Les sept péchés capitaux, Kurt Weill, par le truchement du personnage d'Anna, donne une nouvelle lecture de ces péchés. L'œuvre est donnée en Première le 20 mai à l'Opéra national du Rhin dans une nouvelle production dont la mise en scène est signée par David Pountney. Dans la fosse, l'Orchestre symphonique de Mulhouse est dirigé par Roland Kluttig. Beate Vollack est responsable de la chorégraphie, Marie-Jeanne Lecca, des décors.

Weill a composé son ballet chanté en sept tableaux au cours de son exil parisien de 1933. La troupe parisienne "Les Ballets 1933", qui venait d'être nouvellement fondée par le chorégraphe Georges Balanchine, était à la recherche d'œuvres adaptées à une soirée de ballets en plusieurs parties. On avait même déjà un financeur : le riche Anglais Edward James, mécène de la troupe et mari de la danseuse étoile Tilly Losch. Ce dernier passa commande à Weill d'une composition destinée à une pièce chorégraphique d'une soirée. Weill en fut d'accord, mais à une condition : il ne voulait pas écrire un ballet "normal", mais un ballet avec chant.

Pour l'écriture du livret, Weill avait tout d'abord prévu de faire appel à l'écrivain Jean Cocteau. Mais celui-ci, pour des raisons de temps, fit défaut, si bien que Weill se tourna vers son vieux partenaire Bertolt Brecht. Brecht et Weill formaient ensemble un attelage artistique expérimenté qui, avec L'Opéra de quatre sous et Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, avaient déjà réalisé des spectacles théâtraux particulièrement novateurs. Ils se retrouvèrent à Paris où tous deux avaient émigré et travaillèrent ensemble pour la dernière fois à une œuvre commune. Le Ballet Les sept péchés capitaux fut écrit en l'espace de quinze jours. Le 7 juin 1933, sa création dans la chorégraphie de Georges Balanchine eut lieu au Théâtre des Champs-Élysées. Bien que les critiques ne se fussent pas montrés unanimes à la Première, le Ballet devint une des œuvres les plus célèbres de Weill.

Kurt Weill – Les sept péchés capitaux : deux âmes dans un seul être


Anna est envoyée par sa famille faire un voyage de sept ans en Amérique du Nord afin de gagner l'argent permettant de construire "une petite maison sur le Mississipi". Le personnage d'Anna est divisé en deux parties : sa personnalité se partage en une Anna I, agissant de manière éminemment pragmatique, et une Anna II, beaucoup plus émotive. Au cours de leur voyage dans sept villes américaines, les deux Anna rencontrent les tentations des sept péchés capitaux de la Bible, qui deviennent leur chemin de croix. Abandonnant peu à peu leurs rêves et leurs idéaux, elles reviennent enfin, débarrassées de leurs illusions, dans leur famille de Louisiane – qui vit déjà dans la nouvelle maison qu'elle s'est acquise.

Sue le plan musical, Weill commente l'action dans les styles de musique populaire américaine des années 1920, comme le tango, le fox-trot, la polka ou les arrangements musicaux des salons de coiffure ("Barbershop music"), et fait valoir le comique du texte. Particulièrement amusant est le rôle du  chœur d'hommes, porte-voix petit-bourgeois commentant l'histoire de la famille d'Anna. C'est ainsi que Weill et Brecht ironisent avec précision sur la double morale petite-bourgeoise de toute société prête à sacrifier pour son confort ses valeurs et sa personnalité.
"C'est le chaos habituel. Évidemment, parmi les partisans de l'ancien ballet russe, il s'est formé un petit clan qui juge notre ballet bien trop peu "Ballet" et pas assez "Chorégraphie pure". Il s'en est suivi de fortes disputes, ces jours derniers [...] Balanchine, lui, se tient entre les partis, mais il a merveilleusement bien travaillé, et a trouvé un style de représentation qui est certes de la danse, mais cependant très réaliste".
– Kurt Weill, dans un compte-rendu du travails de répétitions adressé à Bertolt Brecht

L'œuvre, de 35 minutes, est donnée au cours de quatre autres soirées à Strasbourg d'ici le 28 mai. En outre, la production est présentée également à Colmar le 5 juin, ainsi que les 13 et 15 juin au Théâtre de la Sinne à Mulhouse. Par ailleurs, Les sept péchés capitaux seront au programme du Théâtre de Braunschweig la 22 juin pour la dernière fois de cette Saison.

[embed]https://www.youtube.com/watch?v=WbZXBogKaPI[/embed]

 

Photo : Théâtre d'État de Braunschweig / Thomas M. Jauk

Œuvre de la semaine – Bernd Alois Zimmermann : Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne

L'année 2018 est dédiée à Bernd Alois Zimmermann, et le Festival "ACHT BRÜCKEN – Musik für Köln" ("Festival des huit Ponts – Musique pour Cologne") se consacre tout particulièrement à l'œuvre de ce compositeur de Cologne qui aurait eu 100 ans au mois de mars. Le chapitre final de ce thème principal porte sur la dernière œuvre de Zimmermann, Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne (M'étant tourné, j'observai toute l'injustice qui se commet sous le soleil, Eccl. 4,1), présentée le 10 mai 2018 à la Philharmonie de Cologne, avec l'Orchestre symphonique de la Radio de Berlin placé sous la direction de Michael Wendeberg, ainsi que le baryton Georg Nigl et le Chœur du Bach-Verein de Cologne. Les deux parties de récitant sont tenues par Franz Mazura et Jakob Diehl

Zimmermann travailla durant une longue période à cette "'Action ecclésiastique", ainsi qu'il a également dénommé l'œuvre. Dans les travaux préparatoires à son Requiem für einen jungen Dichter (Requiem pour un jeune Poète) mais aussi à la Cantate Omnia tempus habent (Il y a un temps pour tout) figurent déjà des esquisses clairement identifiables comme des étapes préalables. Lorsque son ami Hans Zender lui commanda une pièce destinée à une célébration concertante des épreuves olympiques de voile, ayant lieu à Kiel en 1972, Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne prit alors sa forme définitive. Le 5 Août 1970, à 5 jours de se donner la mort, Zimmermann acheva sa dernière œuvre. C'est sous la direction de Hans Zender que ce drame musical fut créé par l'orchestre philharmonique de la Ville de Kiel, dans cette ville le 2 septembre 1972.

Bernd Alois Zimmermann - Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne: c'en est assez


La musique de "l'action ecclésiastique" exprime le désespoir de Zimmermann devant la souffrance éternelle des hommes et devant les abus de pouvoir de l'église catholique. La substance du livret est tirée, d'une part, des versets bibliques du premier chapitre de l'Ecclésiaste, et, d'autre part, de la légende du Grand-Inquisiteur figurant dans le roman de Fiodor Dostoïevski Les Frères Karamazov. Dans la relation, mais aussi dans le contraste, entre le plan narratif et le plan musical, se trouve pleinement appliquée la conception de Zimmermann d'un style pluraliste : il expérimente différentes sortes d'expression vocale chantée et parlée, qui confèrent à l'œuvre un caractère proche de la création radiophonique. La musique, au service de la transmission du texte, obéit scrupuleusement à la structure textuelle. C'est dans la rencontre simultanée de ces différents plans que l'œuvre trouve son climax. La seule citation musicale de la composition est ici le mouvement de choral Es ist genug (C'en est assez), extrait de la Cantate de Bach BWV 60 O Ewigkeit, du Donnerwort (Ô Éternité, parole de tonnerre), par laquelle l'œuvre, interrompue par des coups de timbales et des accords de trombone, se termine. C'est ainsi que Zimmermann relie en un même arc son ultime composition au concerto pour violon de ses débuts, qui se termine par le même passage issu de J.S. Bach, et qui, en 1950, devait devenir le premier de ses plus grands succès.
"C'en est assez, Seigneur, si telle est ta volonté, ô veuille me libérer"
 - Cantate BWV 60 O Ewigkeit du Donnerwort, texte de Franz Burmeister

Le 2 juin 2018, l'Orchestre philharmonique de Seattle joue également cette "Action ecclésiastique" au Benaroya Hall de Seattle. Les prochaines manifestations prévues dans le cadre de l'année Zimmermann sont, notamment, le 11 mai, Tratto II, à l'École supérieure de musique de Lübeck, le 13 mai, la Metamorphose au Konzerthaus de Berlin, tandis qu'à Cologne, se poursuivent les 11, 13, 17, 19 et 20 mai, les représentations de l'Opéra Die Soldaten.

Œuvre de la semaine – Julien-François Zbinden: Divertissement

Le 6 mai 2018, l'Orchestre de Chambre de Lausanne, sous la direction de Marzena Diakun et avec Sebastian Schick en soliste, met à son programme le Divertissement pour contrebasse et orchestre de Julien-François Zbinden, à la Salle Métropole de Lausanne. C'est ainsi que cette œuvre du compositeur suisse est donnée en première audition nationale dans la ville même où Zbinden travailla, des années durant, comme pianiste et comme directeur musical d'enregistrements pour Radio Lausanne.

Zbinden, qui a fêté son 100e anniversaire au mois de novembre de l'année dernière, composa son Divertissement entre 1948 et 1949 en étroite collaboration avec Hans Fryba, qui était alors contrebasse-solo de l'Orchestre de la Suisse Romande. Virtuose de talent, Fryba, à qui Zbinden dédia la partition en reconnaissance de sa précieuse collaboration, réalisa la création du Divertissement le 27 février 1951 à Cologne, avec l'orchestre de la radio allemande du Nord-Ouest placé sous la direction de Walter Schüchter. Plus tard, Zbinden produisit également une version pour violoncelle de la pièce, que Siegfried Palm interpréta le 31 octobre 1961 accompagné par l'orchestre de la radio allemande du Nord placé sous la direction de Franz-Paul Decker.

Julien-François Zbinden – Divertissement : néoclassique et lyrique en même temps


L'œuvre d'environ 14 minutes se compose de plusieurs épisodes. Dès le début se présente un important motif à l'orchestre, suivi d'un Adagio d'un caratère nostalgico-romantique, dans lequel la contrebasse fait sa pemière intervention. Des pizzicati aux cordes indiquent ensuite le début d'un Allegro enjoué, que vient rencontrer la contrebasse dans un jeu tout aussi léger. Un Lento reprend alors les éléments de l'Allegro, qu'il utilise pour mener à la romance qui suit, dont le thème, présenté d'abord par la contrebasse, est aussitôt repris par le hautbois. Accompagné par les bassons, les cors et les trombones,  la contrebasse se livre à des variations virtuoses sous le thème joué par le hautbois. Les cordes réintroduisent l'Allegro originel avec ses motifs connus, et, après un court élément fugué, l'orchestre conclut dans un fortissimo. S'ensuit alors la Cadence du soliste, après laquelle l'œuvre se termine par une brève coda.
Certains me disent néo-classique, mais pour d'autres, je suis  lyrique. Je crois bien être les deux. Les deux axes qui coordonnent ma démarche compositionnelle sont la clarté des éléments que j'utilise, et le systématisme de mon élaboration musicale [...] En même temps, je m'efforce d'écrire une musique joyeuse (je ne dis pas : drôle), comme Mozart le faisait dans ses  Divertimenti et dans de nombreux Finales de ses Symphonies. Car la tristesse, tout comme la sévérité et la complication, ne peuvent en aucun cas servir de preuves au génie.– Julien-François Zbinden

Œuvre de la semaine – Luigi Dallapiccola: Il prigioniero.

Dans son bref opéra Il prigioniero, datant de 1949, Luigi Dallapiccola pose des questions sur la foi, l'amour, l'espoir et la liberté, des thèmes qui jusqu'à aujourd'hui n'ont rien perdu de leur actualité. C'est à l'Opéra de Stuttgart que cette pièce en un acte du compositeur italien fête sa première, le 26 avril 2018. La mise en scène est assurée par Andrea Breth, les décors sont signés par Martin Zehetgruber et l'orchestre est celui du Staatsthetaer de Stuttgart, placé sous la direction de Franck Ollu. Le spectacle a été réalisé en co-production avec le Théâtre de la Monnaie/De Munt de Bruxelles, où on a pu le voir en janvier dernier.

À la Cour de la Maison royale d'Espagne au temps de l'Inquisition, au XVIe siècle : un prisonnier politique passe sa dernière nuit avant son exécution, lorsque le geôlier lui adresse la parole en l'appelant "Fratello", "Frère", et lui donne des espérances de libération et de vie sauve. Le geôlier va jusqu'à laisser sa cellule ouverte afin de lui permettre de s'évader. Mais cette voie hors du cachot ne le mène pas à la liberté, mais dans les bras du geôlier, qui en réallité n'est autre que le Grand-Inquisiteur en personne. Dans le jardin de la prison en pleine floraison printanière, ce dernier l'accueille certes toujours par le nom de "Fratello", mais le prisonnier comprend que c'est le bûcher qui l'attend et que l'illusion de liberté et d'espérance n'était que sa dernière torture.

Luigi Dallapiccola – Il prigioniero : l'espoir en tant que torture ultime.


C'est en réaction au fascisme et à la seconde guerre mondiale que Dallapicolla entreprit en 1944 le travail sur son deuxième opéra, Il prigioniero, dans lequel il utilise trois séries dodécaphoniques auxquelles il associe respectivement les concepts de "prière", "espoir" et "liberté". Il fut ainsi le premier compositeur italien à s'approprier intégralement la technique de composition dodécaphonique conçue par Arnold Schönberg. Cependant, des passages de composition tonale et des moments d'écriture de Lied confèrent à l'œuvre un grande force d'attractivité lyrique. Pour le choix du livret, Dallapiccola se tourna vers La torture par l'espérance de l'écrivain français Philippe-Auguste Villiers de l'Isle Adam (Contes cruels, Paris, 1893) et La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak  de Charles de Coster (Bruxelles, 1867).

Faisant appel aux moyens compositionnels de la deuxième École de Vienne, Dallapiccola a allumé une lumière contre la guerre, la violence et le totalitarisme. Il prigioniero est considéré comme l'opéra italien le plus important composé au milieu du XXe siècle, dont la thématique intemporelle fait une des œuvres du répertoire les plus jouées de nos jours.
"Espère, frère, espère ardemment ;
Espère jusqu'à en défaillir
Tu dois espérer à toute heure du jour :
tu dois vivre pour pouvoir espérer..."
 - Le geôlier, scène 2

D'autres représentations de ce drame musical sont prévues également le 29 avril, les 21 et 26 mai, et les 9, 16 et 25 juin à Stuttgart. Il prigioniero est aussi représenté à partir du 30 juin au Semperoper de Dresde.

[embed]https://youtu.be/QAidX2qjOq0[/embed]

 

photo: Opéra de Köln / Paul Leclaire

Œuvre de la semaine – Paul Hindemith: Cardillac

Dans les années 1920, il faisait partie des opéras préférés du public, et devint l'œuvre scénique de Paul Hindemith la plus populaire – voilà ce qu'est l'opéra  Cardillac. Le 21 avril 2018 est la date de la première de ce premier opéra d'une soirée composé par Hindemith, qui fait l'objet d'une nouvelle production au Landestheater de Salzbourg. L'orchestre du Mozarteum est dans la fosse sous la direction de Robin Davis, tandis que la mise en scène est due à Amélie Niemeyer, les décors étant conçus par Stefanie Seitz.

Hindemith était déjà depuis longtemps à la recherche d'un texte convenant à un projet d'opéra, quand il s'arrêta sur la nouvelle Mademoiselle de Scudéry publiée dans les Contes d'E.T.A Hoffmann. Il trouva en la personne de Ferdinand Lion un génial collaborateur pour l'écriture d'un livret. Ce dernier raccourcit sévèrement le texte de Hoffmann et en tira la création d'un livret expressionniste. En raison de son caractère autonome, la musique de l'opéra procure à maintes reprises une impression de froide distanciation. Mais Hindemith parvient pourtant à tisser une relation subtile et polymorphe avec le texte. Il aborde le rapport entre le son et le mot d'une manière totalement nouvelle, matérielle et objective, si bien que Cardillac représente également une œuvre fondamentale du nouveau réalisme. Une autre particularité de la composition se situe par ailleurs dans son retour à l'utilisation de formes baroques comme la fugue ou la passacaille.

Paul Hindemith – Cardillac : un meurtrier à l'œuvre.


Hindemith ressentit une sympathie immédiate pour le rôle-titre de son opéra : le génial orfèvre Cardillac, qui vit dans le Paris de 1680, ne peut supporter de se séparer des bijoux créés par lui-même.  Il va jusqu'au meurtre pour acquérir de nouveau les œuvres en possession de leurs acheteurs. Depuis, la psychologie a donné le nom du héros de la nouvelle de Hoffmann à une affection psychique connue comme telle, en parlant de "syndrome de Cardillac". Est ainsi désignée l'incapacité maladive d'un artiste à pouvoir se séparer de ses œuvres, dans lesquelles il a mis tant de sa personnalité et de son caractère propre. Les artistes ressentent la perte d'une œuvre comme étant la disparition d'une partie de leur identité. Certes, Cardillac, à la fin, avoue ses crimes, mais cependant sans aucune sorte de remords, et il finit lynché par le peuple. Au moment même de mourir, sa dernière pensée va encore à une chaîne en or, dont il se saisit pour l'embrasser.
"Cela fait, je ressentis une paix, un contentement de mon âme que je n'avais jamais éprouvés sinon. Le fantôme avait disparu, la voix de Satan s'était tue. Je savais maintenant ce que demandait ma mauvaise étoile, je devais lui obéir ou bien sombrer définitivement !"
– Confession de Cardillac

L'opéra, d'une durée d'une heure trente, sera représenté à Salzbourg cinq autres fois au Landestheater entre le 29 avril et le 15 mai . Par ailleurs, l'Opéra de Florence produit également cinq autres représentations de cet opéra entre le 5 et le 15 mai, sous la direction de Fabio Luisi. À Schwerin, le Théâtre de l'État de Mecklembourg présente du 4 au 30 mai, sous la direction de Gabriel Venzago, un autre opéra de Hindemith : l'opéra-comique Neues vom Tage ("Nouvelles du jour").

 

photo: Theater Pforzheim / Sabine Haymann

Œuvre de la semaine – Fazıl Say : Never give up ("N'abandonne jamais")

C'est une véritable déclaration politico-musicale qui nous attend dans le courant de cette semaine, avec la création du concerto pour violoncelle de Fazıl Say, Never give up. La jeune violoncelliste Camille Thomas en est l'interprète avec l'Orchestre de Chambre de Paris, sous la direction de Douglas Boyd, le 3 avril au Théâtre des Champs-Élysées à Paris.

Après la trilogie de Gezi–Park, le concerto pour violoncelle signe une nouvelle œuvre par le moyen de laquelle il fait référence aux évènements politiques actuels. Say, qui a vécu de longues années à l'étranger où il obtient avec sa musique un succès jusqu'ici non démenti, se sent profondément enraciné dans sa patrie, la Turquie. Bien qu'il soit en désaccord avec les développements de la société dans son pays, il y est retourné vivre, et mène une vie politique à travers sa musique. Avec ce concerto pour violoncelle, qui, selon ses propres mots, constitue "une clameur d'appel à la liberté et la paix", il exprime sa protestation contre la violence et la terreur.

Fazıl Say : Never give up – Une image sonore du terrorisme.


C'est surtout dans le deuxième mouvement de l'œuvre, l'adagio, que ce thème est concrètement à l'œuvre : de dures répétitions de notes aux percussions alternent avec des cris de glissandi joués par les bois. Dans les indications de jeu de la partition, Say décrit ce passage, qui dépeint de manière sonore des coups de fusil et des cris humains, par les mots "Kalaschnikof" et "like a scream" ("comme un hurlement"), faisant ainsi allusion aux derniers attentats vécus à Paris et à Istanbul. La pièce, selon les propres commentaires de Say, doit refléter tout autant les effrayantes attaques terroristes ayant eu lieu en Turquie ainsi que dans toute l'Europe, que l'effet qu'elles produisent sur la vie quotidienne et artistique. Mais la musique de Say se termine dans l'optimisme : par le truchement du rythme turc, accompagné de paisibles chants d'oiseaux et de bruissements de vagues joués par les cordes, le compositeur dessine à la fin de son œuvre une image sonore de la paix dans sa patrie.

Lors du concert du 3 avril, le compositeur sera au piano pour  l'interprétation du Concerto pour piano n° 3 en ut mineur de Beethoven. Sa 4e Symphonie, dont le titre est Hope ("L'espoir") sera donnée en création mondiale le 25 août 2018 au Kulturpalast de Dresde par la Philharmonie de cette ville placée sous la direction de Michael Sanderling.

Œuvre de la semaine – Bernd Alois Zimmermann : Concerto pour trompette "Nobody knows de trouble I see"

Le jour anniversaire de la naissance de Bernd Alois Zimmermann, le 20 mars, revient cette année pour la centième fois. À cette occasion figurent toute l'année ses œuvres au programme de nombreux concerts dans le monde entier. C'est ainsi le cas de l'une de ses œuvres les plus célèbres, le Concerto "Nobody knows de trouble I see" pour trompette en ut et orchestre, qui est joué cette semaine, le 23 mars, par l'orchestre philharmonique de Helsinki dirigé par Fabien Gabel, avec en soliste Håkan Hardenberger, et, le lendemain 24 mars, par Paul Hübner avec l'orchestre symphonique de la WDR, sous la direction de Brad Lubmann, à l'auditorium de la radio de Cologne.

À l'origine, la NDR (radio du nord de l'Allemagne) souhaitait passer commande à Zimmermann d'un concerto pour piano. En raison du grand nombre de concertos pour piano inscrits au répertoire, Zimmermann parvint à convaincre la NDR de confier le concerto à un instrument moins sollicité, la trompette, ce qui, par ailleurs, en rendait également les éventuelles reprises plus accessibles. Trois années auparavant, il avait déjà élaboré des esquisses destinées à un concerto pour trompette, dont il se servit pour la réalisation de cette commande. La création de la pièce eut lieu le 11 octobre 1955 au Studio X de Hambourg, par l'orchestre symphonique de la radio allemande du nord avec en soliste le trompettiste Adolf Scherbaum, sous la direction d'Ernest Bour. Lors de cette création, l'œuvre portait encore le sous-titre de "Darkey's darkness" (la noirceur de Darkey) – jeu de mots suggéré par Zimmermann. Plusieurs années plus tard, Zimmermann s'aperçut que "Darkey" désignait, dans le langage familier ou poétique, une personne de couleur, et c'est ainsi qu'il donna à son œuvre le titre de Nobody knows de trouble I see, emprunté au Spiritual de même titre, dont le thème est utilisé comme cantus firmus dans l'œuvre.

Bernd Alois Zimmermann – Concerto pour trompette : du métissage à la réconciliation.


Le spiritual est au centre du concerto, entièrement fondé sur la construction d'un prélude de choral. Outre cette forme moderne de cantus firmus, les éléments fondateurs de la composition sont empruntés au jazz ainsi qu'à une série dodécaphonique rappelant vaguement une gamme d'ut mineur. Cette série particulière se déroule à la manière d'un fil rouge dans toute l'œuvre de Zimmermann : on la trouve utilisée dans son Concerto pour hautbois, dans sa musique du film de Wolgensinger Methamorphose ainsi que dans son ballet Alagoana. C'est dans la fusion de ces trois principes constitutifs hétérogènes que Zimmermann souhaitait, selon ses propres assertions, indiquer le chemin d'une relation fraternelle. On en revient ainsi également aux données politiques de son époque : en tant que soldat, il avait vécu la déshumanisation du régime national-socialiste, et la composition de ce concerto était contemporaine de la lutte contre l'oppression de la population de couleur d'Amérique du nord. Une autre trace s'en retrouve aussi dans les changements du titre du spiritual : à la place de "the", il est écrit "Nobody knows de trouble I see", orthographe "typique" prêtée à la popuation de couleur.
"Je viens d'ailleurs de terminer un concerto pour trompette composé sous le titre de "Darkey's darkness". L'œuvre repose sur le negro-spiritual "Nobody knows de trouble I see", et, dans toute sa facture, c'est le caractère de ce negro-spiritual qui s'exprime, portant toute la souffrance sourde et désespérée de la communauté noire". – Bernd Alois Zimmermann 1954.

Après les concerts de cette semaine, le concerto pour trompette pourra être régulièrement retrouvé dans les prochaines semaines, et au-delà. Le 6 avril, c'est l'Orchestre radio-symphonique de Vienne qui en donne une interprétation, avec Håkan Hardenberger en soliste et sous la direction de John Storgårds. Dans le cadre de la série "Zeitinsel Bernd Alois Zimmermann" (27 au 29 avril), c'est l'orchestre symphonique de la radio SWR qui met en lumière cette œuvre de Zimmermann, sous la direction d'Ingo Metzmacher, le 28 avril. Le soliste de cette exécution est également Håkan Hardenberger.

Le numéro actuel du Journal de Schott est consacré au 100e anniversaire de Bernd Alois Zimmermann. On y trouvera l'annonce de nombreuses manifestations consacrées à ce jubilé, ainsi qu'une introduction à ses principales œuvres.

Œuvre de la semaine – The Collected Works of Billy the Kid

Le 6 mars, un nouvel opéra de chambre de Gavin Bryars, The Collected Works of Billy the Kid (Œuvres complètes de Billy the Kid) verra sa Première au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon, dans une mise en scène de Jean Lacornerie et une interprétation des musiciens composant les Percussions Claviers de Lyon, aux côtés d'une excellente distribution avec, en première ligne, Bertrand Belin dans le rôle de Billy the Kid et Claron McFadden dans celui de la narratrice. La production est portée ensemble par le Théâtre de la Croix-Rousse et le Théâtre de la Renaissance à Oullins.

Fondé sur le livre de Michael Oondaatje The Collected Works of Billy the Kid : Left Handed Poems (Œuvres complètes de Billy the Kid ; Poèmes du gaucher), cet opéra est destiné à un ensemble de six instrumentistes (quatre percussions accordées, piano et violon), sur un livret écrit par Jean Lacornerie.

Billy the Kid : un tueur de sang-froid


William H. Bonney, communément connu sous le nom de Billy the Kid, était un tireur de l'ancien Far West américain ; il avait participé à la guerre du Comté de Lincoln au Nouveau-Mexique, et était connu pour avoir tué huit hommes. Le livre de Ondaatje dépeint la dernière année de la vie de ce hors-la-loi, bien que le texte n'ait pas pour objet de faire une simple recension linéaire de ces évènements. De fait, ce texte explore l'esprit d'un tueur de sang-froid qui est devenu un sujet de légende, mêlant ensemble les collectages faits auprès de personnes l'ayant rencontré tout en les parsemant de poèmes dus à la seule imagination de leurs auteurs. Dans l'opéra, l'histoire est dite à deux voix : celle de Billy, et la voix d'une narratrice qui, à certains moments, endosse également les rôles de personnages féminins comme Sally Chisum et Angela Dickinson.

Trois autres représentations de The Collected Works of Billy the Kid auront lieu à Lyon du 7 au 9 mars, suivies d'une tournée en France, Belgique, Suisse ainsi qu'aux Pays-Bas, entre le 10 mars et le 25 mai.

Œuvre de la semaine – Michael Tippett: Symphony in B-flat

Le 1er février, le BBC Scottish Symphony Orchestra, placé sous la direction de Martyn Brabbins, présente la Symphonie en si bémol  de Michael Tippett aux City Halls de Glasgow. Cette interprétation doit être le point culminant de la programmation consacrée par cet orchestre aux œuvres symphoniques de Tippett tout au long d'un cycle établi sur plusieurs saisons.

Précédant la Symphonie n°1, la Symphony in B-flat a été composée en 1934, mais retirée de son catalogue par le compositeur après seulement cinq exécutions. Le 1er février sera la première exécution de l'œuvre dans les 80 dernières années et plus, mais ce sera également la première fois qu'y seront intégrées les révisions effectuées par le compositeur après ces quelques premières productions. Le matériel pour la Symphony a été préparé sur la base d'une partition manuscrite récemment découverte et comportant les révisions définitives notées par Tippett lui-même.

"Il sera fascinant d'entendre cette symphonie de jeunesse sachant, comme nous le savons aujourd'hui, quel grand compositeur symphonique Tippett est devenu plus tard. C'est comme si l'on trouvait la dernière pièce manquante d'un puzzle permettant enfin de révéler au grand jour la figure complète du symphoniste Tippett." (Martyn Brabbins)

Un nouvel enregistrement des Symphonies n°1 et n°2, réalisé dans le cadre du cycle de concerts du BBC Scottish Symphony Orchestra dirigé par Martyn Brabbins, est publié dans le courant de ce mois chez Hyperion. Un second disque comprenant les Symphonies n°3 et n°4, ainsi que la Symphony in B-flat, sortira plus tard dans le courant de l'année.

Œuvre de la semaine – Paul Hindemith :  When lilacs last in the door-yard bloom‘d.

En 2019 sera célébré le 200e anniversaire de la naissance du grand poète américain Walt Whitman. C'est à lui que l'on doit les mots employés par Paul Hindemith dans le texte de son Requiem When lilacmays last in the door-yard bloom‘d (la dernière fois que les lilas fleurirent au jardin). L'œuvre est donnée le 18 et le 19 janvier à la Elbphilharmonie de Hambourg, avec les solistes Gerhild Romberger et Matthias Goerne, ainsi que le Chœur de chambre du RIAS (Berlin), le Chœur du NDR (radio Allemagne du Nord), et l'Orchestre NDR-Elbphilharmonie, sous la direction de Christoph Eschenbach.



Hindemith a composé cette œuvre pour mezzosopran, baryton, chœur mixte et orchestre au cours de son exil américain, peu de temps après sa naturalisation. Il s'incline ainsi devant le pays qui l'a accueilli avec une telle bonne volonté. Le texte du poème éponyme sert de base à la musique. Mais son admiration pour cette poésie s'était déjà exprimée dans des compositions précédentes : en 1919, déjà, il en avait mis en musique la neuvième strophe dans ses 3 Hymnen von Walt Whitman, puis dans l'un des 9 English Songs, au début des années quarante ; c'est également à ce texte qu'il fit de nouveau appel pour son Requiem, qui fut achevé en 1946 et dont la création eut lieu à New York dans l'année même. La version allemande, réalisée par lui-même, fut présentée pour la première fois à Pérouse en 1948.

Paul Hindemith : A Requiem "for those we love" (un Requiem "pour ceux que nous aimons") – En mémoire des victimes de la guerre.


La composition du Requiem fit l'objet d'une commande pour la disparition du président des États-Unis Franklin D. Roosevelt, ce qui établit un parallèle historique avec le poème de Whitman : dans ce texte, en effet, le poète exprime la consternation dans laquelle l'a plongé la mort du président Abraham Lincoln. Mais la dédicace ajoutée par Hindemith, "pour ceux que nous aimons", confère au Requiem une portée encore plus grande que celle de son contexte original immédiat. Il rapproche le thème de la paix ainsi que celui de la fraternisation des ennemis, utilisés dans le texte de Whitman, du contexte de la seconde guerre mondiale dont on est en train de sortir, et exprime son désespoir et toute sa compassion envers le destin des juifs sous la période nazie. C'est ainsi qu'il fait appel musicalement à la sympolique poétique des motifs imagés du lilas, de l'oiseau et de l'étoile qui représentent respectivement l'amour, le chant et la personnalité.
Dans les années de jeunesse, la campagne, les ambiances, l'éducation, les relations éprouvées personnellement envers les choses et les évènements, peuvent se révéler importantes à stimuler le travail artistique. Mais il me semble à présent que l'histoire des personnes, des évènements et des expériences de chacun, ainsi que leur interprétation et leur mise en forme à l'aide de moyens d'ordre artistique, n'a plus tant à voir avec de telles sortes d'extériorisations. L'essentiel est de savoir comment travailler avec son vécu, et non pas de continuer, ici et ailleurs, à accumuler les expériences... Paul Hindemith.

L'enregistrement réalisé avec Cornelia Kallisch, Krister St. Hill, le Choeur de la Radio de Berlin, et l'Orchestre Radio-symphonique de Berlin, sous la direction de Lothar Zagrosek, offre une interprétation particulièrement convaincante de cette œuvre de Hindemith. À l'occasion des futurs anniversaires de la naissance des poètes Walt Whitman et Herman Melville, en 2019, sera publié dans la nouvelle édition du Schott Journal un répertoire établi sur la thématique des "American Romantics". Cliquez ci-dessous pour en télécharger les données en PDF et découvrir ainsi cette couleur spécifique de l'histoire de la littérature mondiale, sous sa forme musicale.